Canada et IA : Les Idées Clés de la Task Force
Et si le Canada, malgré ses talents de recherche de classe mondiale, finissait par rater le grand virage commercial de l’intelligence artificielle ? C’est en substance le cri d’alarme que lancent, presque à l’unisson, les experts réunis au sein de la task force nationale sur l’IA. Après avoir passé en revue les quelque 350 pages de recommandations déposées fin 2025, un constat saute aux yeux : le pays excelle en recherche fondamentale, mais peine cruellement à transformer ses découvertes en entreprises dominantes et en solutions concrètes pour ses citoyens.
Un diagnostic partagé : le décrochage commercial
Presque tous les contributeurs s’accordent sur le diagnostic. Le Canada dispose d’un écosystème de recherche exceptionnel avec des institutions comme Mila, Vector et Amii, mais il reste à la traîne dès qu’il s’agit de transformer ces avancées en produits viables sur le marché mondial. Le manque criant de puissance de calcul souveraine, l’exode de talents et la dépendance excessive aux infrastructures étrangères reviennent comme des leitmotivs obsédants.
Pour beaucoup, l’heure n’est plus aux demi-mesures. Il faut agir vite, et surtout de manière ciblée. Le temps des stratégies trop généralistes est révolu.
Souveraineté numérique : le nerf de la guerre
Le mot souveraineté revient dans presque toutes les contributions. Plusieurs voix appellent à la création d’infrastructures de calcul locales, contrôlées de bout en bout par des entités canadiennes ou du moins sous juridiction canadienne. On parle de data centers de 10 MW, de clusters stratégiques, voire d’une véritable Canadian Compute Initiative.
Canada devrait ni se résigner à une dépendance totale, ni chercher une suprématie inatteignable.
– Marc Etienne Ouimette, Digital Moment
Cette quête de contrôle s’accompagne souvent d’une mise en garde contre les lois extraterritoriales qui pourraient permettre à des gouvernements étrangers d’accéder aux données de citoyens canadiens. La souveraineté n’est donc pas seulement technique : elle est aussi juridique et géopolitique.
Nommer des champions nationaux
Une autre idée qui fait consensus concerne le soutien ciblé à quelques entreprises phares. Plusieurs experts plaident pour que le gouvernement désigne officiellement des « champions » canadiens dans le domaine de l’IA, à l’image de ce qui se fait dans d’autres pays pour les fleurons industriels.
Des noms reviennent fréquemment : Cohere est citée comme un candidat naturel pour le développement de grands modèles de langage, Coveo pour la recherche d’entreprise, ou encore des acteurs plus discrets mais prometteurs dans des niches stratégiques. L’idée est simple : concentrer les efforts plutôt que de saupoudrer des subventions à tout-va.
Certains vont même plus loin en demandant que les fonds de pension canadiens consacrent un pourcentage minimal de leurs actifs aux priorités technologiques nationales. Une telle mesure pourrait débloquer des milliards pour faire émerger des leaders mondiaux.
Compute, talents et adoption : les trois piliers
Au-delà des champions, trois grands chantiers structurent les propositions :
- Multiplier les capacités de calcul souveraines pour ne plus dépendre exclusivement des hyperscalers américains ou chinois.
- Attirer et retenir les meilleurs talents via des visas accélérés, des bourses attractives et des incitatifs fiscaux pour les fondateurs et les employés.
- Accélérer l’adoption de l’IA dans l’économie réelle, notamment dans les secteurs publics et les PME, grâce à des programmes d’achat préférentiel et des marketplaces de solutions canadiennes.
Ces trois axes ne s’opposent pas : ils se renforcent mutuellement. Sans puissance de calcul, difficile d’entraîner des modèles compétitifs. Sans talents, pas d’innovation. Sans adoption massive, pas de retour sur investissement.
Santé, éducation, cybersécurité : les secteurs prioritaires
Plusieurs contributeurs proposent de concentrer les efforts sur des domaines où l’IA peut générer un impact sociétal majeur et rapide. La santé arrive en tête : réduction des listes d’attente, tri intelligent des patients, diagnostic assisté. L’éducation suit de près avec des projets visant à faire baisser le taux d’échec en lecture au primaire.
La cybersécurité est également citée comme un terrain stratégique. Utiliser l’IA pour renforcer les défenses nationales tout en favorisant des solutions made in Canada serait un double gain : sécurité accrue et essor d’un secteur industriel prometteur.
Éducation et confiance : les conditions de succès
Impossible de déployer l’IA à grande échelle sans l’adhésion de la population. Plusieurs voix insistent sur l’urgence de combattre la défiance publique. Former dès le primaire aux bases de l’IA, créer des micro-certifications reconnues, investir massivement dans la littératie numérique : voilà quelques-unes des pistes avancées.
Si nous ne parvenons pas à surmonter le sentiment négatif envers l’IA, nous ferons face à un backlash et perdrons les investissements ainsi que le chemin vers un avenir prospère.
– Joelle Pineau, Cohere
La transparence est également au cœur des débats : informer les citoyens lorsqu’ils interagissent avec un système IA, garantir un contrôle humain sur les décisions importantes, lutter contre les contenus générés de manière trompeuse.
Fiscalité et réglementation : alléger pour accélérer
Sur le plan fiscal, les suggestions fusent : exonérations de plus-values pour les réinvestissements dans des entreprises canadiennes, alignement avec les incitatifs américains pour les petites entreprises, réforme des crédits SR&ED pour mieux récompenser les succès commerciaux.
Côté réglementation, le message est clair : pas de nouvelle loi lourde style AIDA. Mieux vaut des règles claires, légères et prévisibles qui favorisent l’innovation plutôt que de la freiner. Un régulateur indépendant dédié à l’IA est toutefois évoqué par certains pour superviser les usages publics.
Un moment charnière pour le Canada
La publication de ces contributions marque un tournant. Le Canada ne peut plus se contenter de briller dans les laboratoires. Il doit maintenant passer à la vitesse supérieure dans la course à l’application et à la commercialisation. Cela suppose des choix courageux : concentrer les ressources, nommer des champions, investir massivement dans le calcul souverain et surtout restaurer la confiance de la population.
Les prochains mois seront décisifs. La stratégie qui émergera de ces consultations déterminera si le pays reste un acteur de premier plan ou s’il se contente d’un rôle de suiveur dans la révolution de l’intelligence artificielle. Les cartes sont sur la table ; reste à savoir si Ottawa saura les jouer au bon moment.
Avec plus de 32 contributions riches et parfois contradictoires, une chose est sûre : l’ambition ne manque pas. Reste à transformer cette énergie en plan d’action cohérent et ambitieux. Le Canada en a les moyens. La question est désormais de savoir s’il aura la volonté.