Canada Risque Une Souveraineté Diluée Dans La Tech Défense
Imaginez un pays qui, après des décennies de sous-investissement dans sa défense, se réveille soudain face à un monde de plus en plus instable. Le Canada, longtemps protégé par ses alliances, doit aujourd’hui repenser sa capacité à se gouverner et à se protéger par lui-même. Mais au milieu de cette course à l’armement technologique, un danger insidieux émerge : une définition de la souveraineté qui devient trop vague, trop permissive, risquant de diluer l’essence même de l’indépendance nationale.
C’est ce constat alarmant qu’a partagé Kath Intson, cofondatrice et PDG de Sentinel R&D, lors du CIX Summit à Toronto. Cette entrepreneure du secteur de la défense n’a pas mâché ses mots : le Canada commence à se montrer « wishy-washy » dans sa manière d’aborder la souveraineté technologique. Pour elle, il ne suffit pas d’attirer des entreprises étrangères et de les qualifier de canadiennes pour revendiquer une véritable autonomie.
La souveraineté : au-delà des buzzwords politiques
Dans un contexte géopolitique tendu, marqué par des conflits en Europe et des tensions croissantes en Asie, le terme « souveraineté » est devenu omniprésent dans les discours gouvernementaux et les débats publics canadiens. Le fédéral a promis des investissements massifs pour moderniser ses capacités militaires après des années de négligence. Pourtant, cette urgence cache parfois un flou dangereux.
Sur scène au CIX Summit, modéré par Vass Bednar du Canadian SHIELD Institute, Kath Intson a insisté sur la nécessité de précision. Selon elle, définir la souveraineté comme le simple fait d’implanter des capacités étrangères sur le sol canadien revient à se tromper de combat. « Nous définissons des choses agréables à avoir, ou simplement des copies, comme étant souveraines, et ce n’est pas ce qu’est la souveraineté », a-t-elle déclaré avec franchise.
Il n’est pas suffisant d’onshorer la capacité d’une autre entreprise et de l’appeler canadienne.
– Kath Intson, PDG de Sentinel R&D
Cette mise en garde résonne particulièrement dans le secteur émergent de la defence tech, où startups et grandes entreprises rivalisent pour capter les nouveaux budgets fédéraux. Mais sans une définition claire, le risque est de diluer les efforts et de manquer les opportunités réelles de leadership technologique.
Qu’est-ce qu’une véritable souveraineté technologique ?
Pour Kath Intson, dont l’entreprise basée à Hamilton développe des drones militaires avancés, la souveraineté se résume à « le pouvoir et l’autorité d’un pays à se gouverner et à se défendre lui-même ». Cette définition va bien au-delà de la simple localisation géographique d’une usine ou d’un centre de données.
Un autre panéliste, Craig McLellan, fondateur et PDG de ThinkOn, a apporté une précision encore plus technique. Pour lui, tout repose sur « le kill switch et la capacité à récupérer après un kill switch ». En d’autres termes, il s’agit d’éviter qu’une puissance étrangère ou une entreprise extérieure puisse désactiver à distance des infrastructures critiques, qu’il s’agisse de services cloud, de systèmes de communication ou d’équipements de défense.
ThinkOn, fournisseur de services cloud torontois, fait partie d’un consortium de quatre entreprises canadiennes qui propose une infrastructure souveraine d’IA au gouvernement fédéral. Cette initiative illustre parfaitement l’enjeu : construire des systèmes où le contrôle reste entièrement entre des mains canadiennes, du hardware au logiciel en passant par les données.
Dans le domaine des drones, Sentinel R&D incarne cette approche. L’entreprise n’hésite pas à tester et valider ses technologies sur des théâtres réels, notamment en Ukraine, où elle fournit des systèmes pour contrer l’invasion russe. Cette stratégie pragmatique permet non seulement de prouver la valeur de ses innovations, mais aussi de revenir au Canada avec une crédibilité renforcée.
Nous savions que le Canada reviendrait une fois que nous nous serions prouvés à l’extérieur du pays.
– Kath Intson
Cette démarche souligne un paradoxe intéressant : parfois, pour bâtir une souveraineté solide à long terme, il faut d’abord conquérir des marchés internationaux et démontrer une excellence reconnue mondialement.
Le défi du soutien aux entreprises canadiennes
Au-delà des définitions conceptuelles, les panélistes ont pointé du doigt un problème culturel et économique profond au Canada. Les entreprises et investisseurs locaux achètent trop souvent des solutions étrangères, même lorsque des alternatives nationales existent. Ce comportement « creuse » progressivement les capacités souveraines du pays.
Craig McLellan l’a résumé avec force : « Il faut soutenir l’équipe locale ». Selon lui, consulter la base de données d’Inter-Corporate Ownership de Statistique Canada révèle une réalité troublante. Le simple fait d’avoir « Canada » dans le nom d’une entreprise ne garantit rien en termes de contrôle réel ou de valeur ajoutée nationale.
Vass Bednar a d’ailleurs ajouté une touche d’humour perspicace en notant que le mot « Canada » après un nom compte parfois trop dans les décisions d’achat, alors qu’il ne devrait pas être le seul critère. Le vrai enjeu réside dans la propriété intellectuelle, le contrôle opérationnel et la capacité d’innovation indépendante.
Jusqu’à récemment, la defence tech n’était pas considérée comme « sexy » au Canada. Les banques et investisseurs traditionnels refusaient souvent de prendre les appels des startups du secteur. Sentinel R&D en a fait l’expérience amère, ce qui l’a poussée à pivoter vers l’Ukraine pour gagner en légitimité et en traction.
Construire pour l’OTAN, pas seulement pour le Canada
Kath Intson voit plus grand. Selon elle, le Canada ne doit pas se contenter de créer des « mini-versions » de géants comme OpenAI, Nvidia ou Anduril. L’objectif devrait être de développer des technologies uniques, innovantes, capables de servir l’ensemble de l’OTAN tout en renforçant la position du pays dans l’ordre mondial.
« Nous saurons que nous avons réussi si nous maintenons notre position dans l’ordre mondial actuel », a-t-elle ajouté. Cette vision ambitieuse passe par une industrie de défense qui ne se limite pas à répondre aux besoins nationaux, mais qui exporte son expertise et ses produits à valeur ajoutée.
Le Canada bénéficie d’atouts considérables : une réputation historique de nation fiable et digne de confiance, une expertise en ingénierie de pointe, et un écosystème startup dynamique. Mais ces forces risquent de s’éroder si le pays continue à privilégier des solutions importées sous couvert de « souveraineté ».
Les risques d’une souveraineté « de façade »
La dilution du concept de souveraineté n’est pas anodine. Dans un monde où les conflits hybrides se multiplient – cyberattaques, désinformation, dépendances technologiques – perdre le contrôle sur ses infrastructures critiques peut avoir des conséquences catastrophiques.
Imaginez un scénario où un fournisseur étranger de services cloud, soumis à des lois extraterritoriales, décide ou est contraint de couper l’accès à des données militaires canadiennes. Ou encore, un système de drones dont le logiciel contient des backdoors permettant une désactivation à distance. Ces risques ne sont pas théoriques ; ils font partie des préoccupations quotidiennes des stratèges de défense modernes.
C’est précisément pour contrer ces vulnérabilités que des initiatives comme le consortium souverain d’IA ou les développements de drones modulaires par Sentinel R&D prennent tout leur sens. Ils visent à créer des chaînes d’approvisionnement et des technologies où le Canada conserve le contrôle ultime.
Vers une nouvelle culture d’achat et d’investissement
Changer les mentalités ne sera pas facile. Les décideurs publics et privés doivent adopter une approche plus stratégique dans leurs achats. Soutenir les startups canadiennes dès leurs premiers stades permet non seulement de renforcer la souveraineté, mais aussi de stimuler l’innovation et la création d’emplois hautement qualifiés.
Plusieurs pistes concrètes émergent des discussions au CIX Summit :
- Évaluer les offres non seulement sur le prix et les fonctionnalités, mais aussi sur le degré réel de contrôle souverain et la propriété intellectuelle canadienne.
- Encourager les investisseurs à prendre plus de risques sur les deep tech de défense, en s’inspirant des succès internationaux déjà obtenus par des entreprises comme Sentinel R&D.
- Développer des critères clairs et transparents pour labelliser une technologie ou une entreprise comme « souveraine », au-delà du simple siège social ou du nom.
- Favoriser les partenariats entre startups, scale-ups et grands donneurs d’ordres gouvernementaux pour accélérer la maturation des solutions nationales.
Ces mesures demandent une coordination entre les différents niveaux de gouvernement, l’industrie et le monde académique. Elles exigent également une certaine humilité : reconnaître que le Canada, malgré sa taille, peut exceller dans des niches technologiques de pointe comme les drones autonomes, les matériaux composites avancés ou les infrastructures cloud sécurisées.
L’exemple inspirant de Sentinel R&D
L’histoire de Sentinel R&D illustre parfaitement le potentiel canadien. Partie d’un contexte où le financement local était difficile à obtenir, l’entreprise a choisi la voie difficile mais payante de la validation internationale. En travaillant avec les forces ukrainiennes, elle a pu itérer rapidement sur ses designs de drones, tester en conditions réelles et développer des capacités modulaires uniques, comme des ailes interchangeables ou des matériaux composites innovants.
Cette approche « battle-tested » renforce non seulement la crédibilité de la startup, mais aussi sa contribution potentielle à la défense canadienne et alliée. Récemment, l’annonce d’un partenariat avec Volatus Aerospace pour développer des capacités souveraines de UAV en est une illustration concrète.
De telles collaborations montrent qu’il est possible de combiner innovation locale, partenariats stratégiques et ambitions internationales sans compromettre l’indépendance technologique.
Maintenir la réputation de fiabilité canadienne
Craig McLellan a insisté sur un autre atout souvent sous-estimé : la perception du Canada comme « la nation la plus digne de confiance sur la planète ». Cette réputation, construite sur des décennies de diplomatie et de respect des règles internationales, constitue un avantage compétitif majeur dans le domaine de la défense et de la technologie.
Pour la préserver et l’exploiter, le pays doit démontrer une cohérence entre ses discours sur la souveraineté et ses actions concrètes. Les entreprises canadiennes doivent être perçues non seulement comme fiables, mais aussi comme innovantes et capables de livrer des solutions de pointe.
Cela passe par une communication transparente sur les avancées technologiques, des investissements soutenus dans la R&D, et une politique d’achat qui privilégie clairement le contenu canadien lorsque les critères de performance et de coût sont respectés.
Perspectives d’avenir pour l’écosystème defence tech canadien
Le réveil canadien en matière de défense offre une opportunité historique. Avec des milliards de dollars annoncés, le pays peut soit reproduire les erreurs du passé en se reposant excessivement sur des fournisseurs étrangers, soit bâtir un écosystème résilient et innovant.
Les startups comme Sentinel R&D et ThinkOn montrent la voie. Elles démontrent que le Canada possède le talent, l’expertise et l’ambition nécessaires pour exceller dans les technologies duales – celles qui servent à la fois le civil et le militaire.
Cependant, le succès dépendra de plusieurs facteurs clés :
- Une définition rigoureuse et partagée de ce qui constitue une capacité souveraine.
- Un soutien financier et réglementaire adapté aux spécificités du secteur de la défense.
- Une culture d’achat public et privé qui valorise l’innovation nationale.
- Des partenariats intelligents avec les alliés, sans pour autant abdiquer le contrôle stratégique.
En évitant le piège de la « wishy-washy sovereignty », le Canada peut transformer sa vulnérabilité actuelle en force durable. Il ne s’agit pas seulement de rattraper le retard accumulé, mais de positionner le pays comme un acteur innovant et fiable sur l’échiquier technologique mondial.
Les discussions au CIX Summit marquent peut-être le début d’une prise de conscience collective. Entrepreneurs, investisseurs, décideurs politiques : tous ont un rôle à jouer pour que la souveraineté canadienne ne reste pas un simple slogan, mais devienne une réalité tangible ancrée dans des technologies maîtrisées et des entreprises résilientes.
L’avenir de la sécurité nationale et de la prospérité économique du Canada en dépend largement. Dans un monde où la technologie redéfinit les équilibres de puissance, ignorer ces avertissements pourrait coûter cher. Au contraire, les écouter et agir en conséquence pourrait permettre au pays de se forger une place de leader dans la prochaine génération de technologies de défense.
Le message de Kath Intson et de ses collègues panélistes est clair : il est temps de passer des belles paroles à des actions concrètes, précises et ambitieuses. La souveraineté n’est pas un cadeau que l’on reçoit ; elle se construit jour après jour, innovation après innovation.