Crise Mémoire : Chute Historique des Ventes de Smartphones
Imaginez un monde où votre prochain smartphone coûte soudain 30 % plus cher, où les modèles à moins de 100 euros disparaissent purement et simplement des catalogues, et où les files d’attente pour les nouveaux appareils s’allongent anormalement. Ce scénario n’est plus de la science-fiction : il est en train de se concrétiser sous nos yeux en 2026.
La cause ? Une pénurie historique de mémoire vive (RAM et autres composants de stockage) provoquée par l’explosion des besoins en intelligence artificielle. Les data centers et les ordinateurs ultra-puissants avalent aujourd’hui des quantités astronomiques de puces mémoire, laissant les fabricants de téléphones sur le carreau.
La plus grosse chute des expéditions depuis plus d’une décennie
Les chiffres font froid dans le dos. Après 1,26 milliard de smartphones expédiés en 2025, les analystes prévoient seulement 1,12 milliard pour 2026. Cela représente une baisse de près de 13 % en une seule année, du jamais-vu depuis plus de dix ans sur ce marché pourtant habitué aux cycles.
Deux cabinets d’études parmi les plus respectés, IDC et Counterpoint, convergent vers des prévisions très proches : -12,9 % pour le premier, -12 % pour le second. Cette synchronicité rare traduit l’ampleur et la certitude de la crise.
Pourquoi l’IA asphyxie le marché du smartphone
L’intelligence artificielle ne se contente plus de tourner sur nos téléphones. Elle exige des serveurs massifs, des GPU voraces et surtout des quantités énormes de mémoire à haute bande passante. Les usines de puces, déjà sous tension depuis plusieurs années, ne parviennent plus à suivre la double demande : IA d’un côté, smartphones de l’autre.
Résultat : les prix des modules mémoire flambent. Les constructeurs, coincés entre marges déjà faibles et coûts explosifs, n’ont d’autre choix que de répercuter la hausse sur le consommateur final ou de rogner sur les caractéristiques techniques.
« Brands now face a simple choice: raise prices by 30% or more in some cases, or downgrade specs. The ‘more specs for less money’ model that many value brands were built on is no longer sustainable in 2026. »
– Carl Pei, co-fondateur et CEO de Nothing
Cette déclaration choc de Carl Pei, prononcée début 2026, résume parfaitement le dilemme auquel sont confrontés la plupart des acteurs du secteur, en particulier ceux positionnés sur le milieu et l’entrée de gamme.
Des prix qui grimpent, des segments qui s’effondrent
Selon IDC, le prix moyen de vente d’un smartphone devrait bondir de 14 % pour atteindre un record historique de 523 dollars en 2026. Une hausse qui pénalise surtout les marchés émergents et les consommateurs les plus sensibles au prix.
Les modèles à moins de 100 dollars deviennent « structurellement non rentables ». Les appareils entre 100 et 200 dollars pourraient eux aussi voir leurs volumes chuter de 20 % d’après Counterpoint. À l’inverse, le haut de gamme résiste mieux : les consommateurs prêts à dépenser 800 euros et plus continuent majoritairement d’acheter.
Conséquence logique : une concentration du marché. Les petits acteurs et les marques low-cost risquent de disparaître ou de se faire racheter, tandis que les géants renforcent leur domination.
Des répercussions géographiques très marquées
Tous les continents ne subissent pas la crise avec la même intensité. Le Moyen-Orient et l’Afrique devraient enregistrer la plus forte baisse : plus de 20 % de volumes en moins par rapport à 2025. La zone Asie-Pacifique (hors Japon) perdrait environ 13 %, tandis que la Chine verrait ses expéditions reculer de 10,5 %.
Ces chiffres traduisent une réalité simple : là où le pouvoir d’achat est le plus fragile, l’impact de la hausse des prix se fait sentir immédiatement et violemment.
Les stratégies de survie des constructeurs
Face à cette tempête, les OEM (fabricants) adoptent plusieurs tactiques :
- Report ou annulation de certains lancements prévus en 2026
- Réduction drastique du nombre de références au catalogue
- Arbitrages sur les composants : moins de RAM, stockage plus lent, écrans moins premium
- Augmentations de prix déjà appliquées de 10 à 20 % sur plusieurs gammes Android dès janvier 2026
Ces choix, bien que douloureux à court terme, visent à préserver la rentabilité dans un contexte où la guerre des prix n’est plus tenable.
Un marché de l’occasion qui explose ?
Paradoxalement, la flambée des prix du neuf pourrait bénéficier au marché secondaire. Les consommateurs qui refusent de payer 600 ou 700 euros pour un téléphone neuf se tourneront davantage vers des modèles reconditionnés ou d’occasion de un à deux ans.
Counterpoint anticipe déjà une accélération nette de ce segment, qui pourrait devenir l’une des rares bouées de sauvetage pour les acheteurs aux budgets serrés.
Et après ? Vers une stabilisation en 2027 ?
Les experts restent prudents mais relativement optimistes à moyen terme. IDC estime que les tensions sur l’approvisionnement en mémoire devraient commencer à s’apaiser dès le milieu de l’année 2027, une fois que les nouvelles capacités de production entreront réellement en service.
Cependant, même après la fin de la pénurie aiguë, le marché ne reviendra probablement jamais à son état d’avant-crise. Le modèle économique « toujours plus de specs pour toujours moins cher » appartient définitivement au passé pour l’entrée et le milieu de gamme.
La crise actuelle marque donc un tournant structurel : moins de volumes globaux, des prix plus élevés, une concentration accrue et un repositionnement général vers le premium. Les smartphones ne seront plus le produit de consommation de masse ultra-abordable qu’ils étaient encore il y a quelques années.
Pour les consommateurs, cela signifie faire des choix plus réfléchis, privilégier la durabilité, le reconditionné ou attendre les promotions. Pour les marques, c’est une période de sélection naturelle impitoyable. Et pour toute l’industrie tech, c’est un rappel brutal que même les composants les plus « basiques » peuvent devenir le goulot d’étranglement de toute une filière quand une technologie disruptive (ici l’IA) change brutalement les équilibres.
2026 restera sans doute gravé comme l’année où le smartphone a cessé d’être bon marché. À nous désormais de voir comment ce marché se réinvente après la tempête.