CVCA vs NACO : le débat sur les 750 M$ fédéraux
Imaginez : le gouvernement canadien débloque soudainement 750 millions de dollars pour venir en aide à un écosystème technologique qui souffre. Immédiatement, deux camps s’affrontent. D’un côté, ceux qui crient que le vrai drame se joue au tout début de la vie d’une startup. De l’autre, ceux qui martèlent que sans argent pour grandir, les plus belles pousses finiront fanées ou délocalisées. Cette bataille d’idées est en train de se jouer en ce moment même au Canada.
Le choc des visions : où placer l’argent public ?
En 2025, Ottawa a annoncé un budget ambitieux pour soutenir l’innovation. Parmi les mesures phares : une enveloppe de 750 millions de dollars destinée à combler les « gaps » de financement en phase de croissance précoce. Mais très vite, deux organisations influentes ont proposé des lectures radicalement différentes de ce que signifie réellement « croissance précoce ».
D’un côté, la CVCA (Canadian Venture Capital & Private Equity Association) insiste sur l’urgence de donner de l’oxygène aux entreprises qui passent le cap des séries B, C et au-delà. De l’autre, la NACO (National Angel Capital Organization) répète que sans racines solides, aucun arbre ne peut devenir géant. Deux philosophies, un même objectif affiché : éviter que le Canada continue de produire des pépites rachetées à bas prix ou qui déménagent aux États-Unis.
La thèse CVCA : miser sur les scale-ups pour créer un vrai flywheel
Pour Benjamin Bergen, PDG de la CVCA, le diagnostic est clair. Le Canada sait plutôt bien financer les tout premiers tours. En revanche, dès que les montants dépassent les 50 millions de dollars, les investisseurs américains prennent massivement le relais. En 2024, pas moins de 67,5 % des tours supérieurs à 50 M$ impliquaient des syndications canado-américaines, contre seulement 16,5 % pour les petits tickets de moins de 5 M$.
Cette dépendance crée plusieurs problèmes graves :
- Une grande partie de la valeur créée s’échappe vers le sud ;
- Les startups deviennent plus vulnérables aux rachats américains ;
- Le Canada rate l’occasion de bâtir des champions nationaux durables.
La recommandation de la CVCA est donc sans ambiguïté : concentrer les 750 millions sur des fonds qui investissent en série B et au-delà, y compris dans des secteurs stratégiques comme l’IA, le quantique, les sciences de la vie, la défense, l’aérospatiale et les technologies propres.
« Ce que nous avons réellement, c’est un problème de capital domestique pour les entreprises qui cherchent des tours de série B, C, D et plus. »
– Benjamin Bergen, CEO de la CVCA
En renforçant cette étape, Ottawa créerait selon eux un cercle vertueux : plus de sorties importantes au Canada, plus de rendements pour les investisseurs locaux, donc plus d’appétit pour réinvestir dans l’écosystème.
La position NACO : les racines meurent, on ne peut arroser que le haut
Claudio Rojas, à la tête de la NACO, voit les choses sous un angle opposé. Pour lui, le goulot d’étranglement principal se situe bien en amont, dans les phases pré-seed et seed. Si l’on néglige ces étapes, il n’y aura tout simplement plus assez d’entreprises prometteuses pour alimenter les tours de croissance.
La proposition concrète de la NACO est tranchée :
- 250 millions $ directement alloués aux réseaux d’anges, studios de venture, fonds pré-seed et seed, syndicats et gestionnaires émergents ;
- 500 millions $ pour créer un programme de matching rapide dédié exclusivement aux mêmes stades précoces.
« Si les 750 millions sont dirigés uniquement vers les stades ultérieurs, nous arrosons le haut de l’arbre pendant que les racines meurent. »
– Claudio Rojas, CEO de la NACO
La NACO s’appuie sur plusieurs études récentes, dont un rapport conjoint avec Startup Genome, qui démontrent que le déficit de financement est statistiquement beaucoup plus prononcé dans les tout premiers tours. Sans ces injections précoces, le pipeline se vide progressivement.
Un contexte plus large : les autres leviers fédéraux
Cette joute arrive alors que le gouvernement a déjà lancé le Venture and Growth Capital Catalyst Initiative (VGCCI), doté d’un milliard de dollars. L’objectif affiché : convaincre les grands fonds de pension canadiens de réallouer une part plus importante vers le capital-risque domestique, tout en soutenant les gestionnaires émergents et des secteurs jugés prioritaires.
La CVCA considère que le VGCCI devrait suffire à muscler l’offre en early-stage. Selon Benjamin Bergen, l’écosystème de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celui de 2013 : plusieurs fonds ont désormais la taille critique pour accompagner efficacement les scale-ups. Investir dans la croissance viendrait donc compléter logiquement le dispositif existant.
La NACO, elle, redoute qu’en concentrant les nouveaux fonds sur les phases tardives, on accentue encore le déséquilibre structurel au détriment des entrepreneurs qui démarrent.
Quelles conséquences à long terme pour le Canada ?
Le choix qui sera fait dans les prochains mois aura des répercussions pendant au moins une décennie. Si l’argent va majoritairement vers la croissance :
- On pourrait voir émerger davantage de licornes et de quasi-licornes canadiennes ;
- Mais le risque est de retrouver un « désert » en amont dans quelques années.
À l’inverse, une focalisation sur le pré-seed et le seed pourrait :
- Multiplier le nombre d’entreprises financées au démarrage ;
- Mais sans solution pour les accompagner jusqu’à l’internationalisation, beaucoup risquent de stagner ou d’être rachetées prématurément.
Et si la solution passait par un compromis intelligent ?
Plutôt que d’opposer les deux approches, certains observateurs appellent à une répartition équilibrée. Par exemple :
- 400 M$ dédiés à la croissance et aux fonds de scale-up ;
- 350 M$ orientés vers un programme mixte pré-seed / seed avec matching agressif.
Une telle solution permettrait de consolider simultanément le pipeline et la capacité de scaling domestique. Elle éviterait aussi de mettre tous les œufs dans le même panier, dans un marché VC mondial toujours très incertain.
Le gouvernement devra trancher rapidement. Plus il attend, plus le signal envoyé aux entrepreneurs et aux investisseurs sera brouillé. Et dans un secteur où la confiance et la vitesse sont essentielles, l’indécision coûte cher.
Le Canada a déjà prouvé qu’il savait créer des pépites technologiques. Reste maintenant à décider collectivement comment transformer ces pépites en géants qui restent au pays. Le débat CVCA-NACO n’est que le reflet d’une question plus profonde : veut-on un écosystème qui produit beaucoup de startups ou un écosystème qui produit quelques géants mondiaux ?
Pour l’instant, personne n’a la réponse définitive. Mais une chose est sûre : les 750 millions de dollars ne seront pas suffisants pour tout résoudre. Ils seront cependant déterminants pour fixer la trajectoire des dix prochaines années.