Fondateur de Spyware Condamné aux USA
Imaginez que quelqu’un puisse lire tous vos messages, suivre vos déplacements et consulter vos photos à votre insu, simplement parce qu’il a eu accès à votre téléphone pendant quelques minutes. Cette réalité effrayante n’est pas l’apanage des films d’espionnage : elle existe bel et bien grâce à des applications commerciales vendues ouvertement sur internet. Et pour la première fois depuis plus de dix ans, un entrepreneur américain vient d’en payer le prix fort devant la justice.
Une condamnation historique contre le stalkerware
Le 6 janvier 2026, Bryan Fleming, fondateur de la société pcTattletale, a plaidé coupable devant un tribunal fédéral de San Diego. Les chefs d’accusation sont lourds : intrusion informatique, commercialisation et publicité d’un logiciel de surveillance à des fins illégales, ainsi que conspiration. Cette affaire marque un tournant dans la lutte contre les logiciels espions destinés au grand public, souvent qualifiés de stalkerware.
Ces outils, vendus quelques dizaines de dollars par mois, permettent à n’importe qui de transformer un smartphone ou un ordinateur en mouchard permanent. Une fois installés physiquement – généralement par un proche connaissant le code de déverrouillage –, ils transmettent en continu messages, photos, historique de navigation et position GPS vers un serveur distant accessible par l’acheteur.
Loin d’être marginaux, ces logiciels touchent des centaines de milliers de victimes chaque année, principalement dans le cadre de violences conjugales ou familiales.
Comment pcTattletale opérait en toute impunité
Créée et dirigée par Bryan Fleming depuis au moins 2016, pcTattletale se distinguait par son marketing particulièrement agressif. Le fondateur n’hésitait pas à apparaître en personne dans des vidéos YouTube tournées chez lui, vantant les mérites de son produit pour « attraper un conjoint infidèle ».
Cette audace a finalement été sa perte. Contrairement à de nombreux concurrents basés à l’étranger, Fleming opérait depuis le Michigan, à portée des autorités américaines. Les enquêteurs de Homeland Security Investigations (HSI) ont pu établir qu’il aidait directement des clients souhaitant surveiller des adultes sans leur consentement.
« L’un des aspects les plus frappants de cette affaire est la manière dont les entreprises de stalkerware comme pcTattletale opèrent au grand jour. »
– Eva Galperin, directrice cybersécurité à l’Electronic Frontier Foundation
Eva Galperin, co-fondatrice de la Coalition Against Stalkerware, espère que cette condamnation changera la donne. Selon elle, le faible risque judiciaire encouragé jusqu’ici ces entrepreneurs à agir ouvertement.
Une enquête minutieuse de plusieurs années
L’enquête a débuté en juin 2021, dans le cadre d’une vaste opération visant plus d’une centaine de sites proposant des stalkerwares. pcTattletale a rapidement attiré l’attention des agents fédéraux en raison de sa publicité explicite pour surveiller des conjoints.
Les méthodes d’investigation ont été classiques mais efficaces :
- Analyse des vidéos YouTube pour identifier et localiser Fleming.
- Perquisitions des comptes mail révélant des échanges avec des clients.
- Infiltration d’un agent sous couverture en tant qu’affilié marketing.
- Surveillance physique du domicile du suspect.
- Perquisition en novembre 2022 avec saisie de matériel.
Les enquêteurs ont également découvert que les transactions PayPal liées à pcTattletale dépassaient les 600 000 dollars fin 2021. Une belle affaire… jusqu’à ce que tout s’effondre.
Le piratage qui a précipité la chute
En 2024, un hacker a compromis les serveurs de pcTattletale, défigurant le site et volant une immense quantité de données. Plus de 138 000 comptes clients – incluant informations sur les victimes – ont été exposés. Ces données ont été transmises au site Have I Been Pwned pour alerter les personnes concernées.
Bryan Fleming avait alors annoncé la fermeture définitive de son entreprise et la suppression de toutes les données. Mais il était déjà trop tard : les autorités fédérales avaient accumulé assez de preuves pour engager des poursuites.
Ce breach, paradoxalement, a probablement aidé les victimes à découvrir qu’elles étaient surveillées.
Pourquoi cette affaire est un tournant majeur
Depuis l’affaire StealthGenie en 2014, aucune poursuite fédérale d’envergure n’avait abouti contre un opérateur américain de stalkerware. Cette condamnation pourrait ouvrir la voie à d’autres enquêtes, y compris contre ceux qui se contentent de faire la publicité de ces outils.
Les autorités ont d’ailleurs indiqué que plusieurs sites de stalkerware font actuellement l’objet d’investigations. Le message est clair : même aux États-Unis, vendre ou promouvoir des logiciels d’espionnage clandestin n’est plus impuni.
Cette évolution est cruciale à l’heure où les outils de surveillance deviennent toujours plus sophistiqués et accessibles. Les applications de contrôle parental légitimes sont parfois détournées, et de nouveaux acteurs apparaissent régulièrement sur le marché.
Les dangers réels pour les victimes
Derrière les aspects techniques, il y a des drames humains. Les stalkerwares sont massivement utilisés dans des contextes de violence domestique. Ils permettent à un conjoint abusif de maintenir un contrôle total, rendant toute tentative de fuite ou de demande d’aide extrêmement risquée.
Les associations de défense des victimes alertent depuis des années sur ce fléau silencieux. La condamnation de Fleming envoie enfin un signal fort : la technologie ne doit pas devenir un outil d’oppression impuni.
Si vous pensez être victime de ce type de surveillance, des ressources existent. Des outils de détection comme ceux développés par la Coalition Against Stalkerware permettent de scanner son appareil. Et en cas de danger immédiat, contacter les autorités ou une association spécialisée reste la priorité.
Vers une régulation plus stricte du marché ?
Cette affaire pose aussi la question de la responsabilité des plateformes. Google et Apple ont renforcé leurs politiques ces dernières années pour interdire les applications de stalkerware sur leurs stores officiels. Mais de nombreux outils contournent ces restrictions via des installations manuelles ou des versions web.
Les hébergeurs, processeurs de paiement et régies publicitaires pourraient également être tenus de mieux contrôler les entreprises qu’ils soutiennent. Quand une société vante ouvertement l’espionnage de conjoints, il devient difficile de prétendre ignorer ses activités.
Enfin, cette condamnation rappelle aux entrepreneurs tech une vérité simple : l’innovation ne justifie pas tout. Créer un produit performant ne dispense pas de respecter la loi et l’éthique.
L’histoire de pcTattletale et de son fondateur montre que le vent tourne. Ce qui était considéré comme une zone grise devient clairement illégal. Et c’est une excellente nouvelle pour la protection de notre vie privée à l’ère numérique.
La sentence définitive de Bryan Fleming sera prononcée dans les prochains mois. Mais le message, lui, est déjà passé : espionner son prochain n’est plus un business comme un autre.