Goodfood : Pression sur les Kits Repas et Baisse de 21 % des Ventes
Imaginez une entreprise qui, il y a seulement quelques années, surfait sur la vague des confinements avec des carnets de commandes pleins à craquer. Aujourd’hui, cette même société doit annoncer une chute de plus de 20 % de son chiffre d’affaires en un an. C’est le quotidien actuel de Goodfood, l’un des acteurs les plus connus du marché canadien des kits repas. Derrière les chiffres froids se cache une réalité bien plus complexe pour cette startup montréalaise autrefois adulée par les investisseurs.
Un premier trimestre sous le signe de la contraction
Pour le trimestre clos le 6 décembre 2025, Goodfood a enregistré 27 millions de dollars canadiens de ventes nettes. Ce montant représente une diminution de 21 % par rapport à la même période un an plus tôt. La direction pointe du doigt deux facteurs principaux : une demande globalement plus faible et une réduction volontaire des promotions marketing. Ces choix stratégiques ont toutefois permis d’augmenter la taille moyenne des paniers, un point positif dans un contexte difficile.
Ce recul des revenus n’est pas une surprise totale. Depuis la fin de la pandémie, le secteur des kits repas fait face à un retour progressif vers les habitudes d’avant 2020. Les consommateurs canadiens redécouvrent les supermarchés traditionnels, les plats à emporter et la restauration sur place. Goodfood, qui avait bâti une partie de sa croissance sur l’effet Covid, doit maintenant réinventer son modèle pour survivre dans un marché redevenu concurrentiel.
Des marges qui résistent malgré tout
Si les ventes reculent, le taux de marge brute affiche, lui, une progression encourageante. Il est passé de 39,6 % au premier trimestre 2025 à 42,3 % un an plus tard. Cette amélioration s’explique notamment par une meilleure gestion des coûts variables et par des commandes moyennes plus importantes. Moins de rabais agressifs, moins de gaspillage alimentaire, une logistique mieux optimisée : tous ces leviers ont contribué à préserver la rentabilité opérationnelle.
Notre priorité est de construire un modèle opérationnel plus simple et plus résilient, capable de performer de manière constante aux volumes actuels.
– Selim Bassoul, président exécutif de Goodfood
Cette déclaration résume bien la philosophie adoptée par la nouvelle direction. Exit les ambitions de croissance à tout prix ; place à la stabilité et à la génération de trésorerie. Dans un secteur où les marges sont structurellement faibles, chaque point de pourcentage gagné représente une victoire significative.
Un double départ qui a secoué l’entreprise
Le contexte financier n’est pas le seul défi. Goodfood traverse également une période de transition au sommet. En août 2025, le cofondateur et PDG Jonathan Ferrari a quitté ses fonctions de manière soudaine. Quelques mois plus tard, en décembre, c’est au tour de Neil Cuggy, l’autre cofondateur, d’annoncer son départ. Ces deux départs successifs ont créé une onde de choc au sein de l’équipe dirigeante et sur les marchés.
Selim Bassoul, entré au capital en 2023, a pris les rênes en tant que président exécutif. Il supervise désormais une revue stratégique approfondie visant à repositionner l’entreprise pour les prochaines années. Selon ses propres mots, cette phase de transition touche à sa fin et les grandes lignes du plan de redressement sont désormais claires.
Les priorités affichées pour 2026
La nouvelle équipe dirigeante a défini trois axes majeurs :
- Protéger et continuer d’améliorer les marges brutes
- Générer de la trésorerie de manière régulière
- Allouer le capital avec une discipline renforcée
Ces objectifs traduisent une volonté de recentrage sur l’essentiel. Goodfood ne cherche plus à conquérir de nouveaux clients à marche forcée, mais plutôt à fidéliser ceux qui restent tout en optimisant chaque dépense. La société se dit également ouverte à des acquisitions très ciblées, à condition qu’elles renforcent directement sa structure de coûts ou sa proposition de valeur.
Un marché du meal kit toujours sous tension
Selim Bassoul l’a répété plusieurs fois : le segment des kits repas reste sous pression et aucun rebond rapide n’est attendu à court terme. Cette lucidité tranche avec le discours parfois trop optimiste que l’on pouvait entendre il y a deux ou trois ans dans le secteur. Les habitudes de consommation ont évolué, l’inflation pèse sur le pouvoir d’achat et la concurrence des grandes surfaces alimentaires s’est intensifiée avec des offres “prêtes-à-cuisiner” de plus en plus compétitives.
Goodfood n’est pas la seule à ressentir ces vents contraires. Plusieurs acteurs nord-américains du même créneau ont réduit leurs ambitions, recentré leurs zones géographiques ou même cessé certaines activités. Le marché canadien, bien que plus petit que celui des États-Unis, suit globalement la même tendance baissière depuis 2022-2023.
Des nuages supplémentaires au-dessus de Montréal
Outre la baisse des ventes, Goodfood a dû faire face à plusieurs épisodes compliqués ces derniers mois. En octobre 2025, une suspension temporaire de son permis d’exploitation sécuritaire alimentaire a touché son site montréalais pendant neuf jours. Bien que rapidement levée par l’Agence canadienne d’inspection des aliments, cette mesure a créé une perturbation opérationnelle non négligeable.
Parallèlement, une action collective a été déposée au Québec concernant la transparence des frais de livraison. Les plaignants reprochent à Goodfood de ne pas afficher clairement ces frais sur son interface avant validation de la commande. Ce litige, qui reste à un stade préliminaire, pourrait représenter un risque juridique et d’image supplémentaire pour la société.
Et l’action dans tout ça ?
Le titre Goodfood (symbole FOOD à la Bourse de Toronto) a perdu environ 5 % le jour de la publication des résultats. À environ 0,32 $ l’action, la capitalisation boursière est désormais très éloignée des sommets historiques atteints en 2021, quand le cours flirtait avec les 13 $. Cette décote reflète à la fois les difficultés actuelles et le scepticisme des investisseurs quant à la capacité de l’entreprise à retrouver un chemin de croissance durable.
Pourtant, certains observateurs estiment que la valorisation actuelle intègre déjà une grande partie des risques. Si Goodfood parvient à stabiliser ses volumes, à maintenir ses marges et à générer du cash-flow positif de manière régulière, le titre pourrait retrouver un certain intérêt spéculatif à moyen terme. Mais le chemin reste long et semé d’embûches.
Quelles leçons pour les startups foodtech ?
L’histoire récente de Goodfood illustre plusieurs réalités du monde des startups alimentaires en 2026 :
- La croissance explosive liée à un événement exceptionnel (ici la pandémie) ne garantit pas une réussite à long terme
- La maîtrise des coûts et des marges devient plus stratégique que la conquête effrénée de parts de marché
- La transparence et la confiance client représentent des actifs aussi précieux que les infrastructures logistiques
- Dans un secteur mature, la capacité à pivoter rapidement et à simplifier son modèle opérationnel fait souvent la différence
Ces enseignements valent bien au-delà de Goodfood. De nombreuses jeunes pousses foodtech, partout dans le monde, sont aujourd’hui confrontées à la même équation : comment transformer un concept séduisant en business rentable et durable ? La réponse n’est jamais simple, mais elle passe rarement par une fuite en avant.
Vers un modèle plus mature pour Goodfood ?
En conclusion, le premier trimestre 2026 de Goodfood ne marque pas la fin des difficultés, mais plutôt une étape intermédiaire dans une transformation profonde. La société semble avoir pris conscience que la clé de sa survie réside dans la résilience plutôt que dans la croissance à tout prix. Reste à transformer ces intentions en résultats concrets et durables.
Pour les abonnés, les amateurs de cuisine rapide et les investisseurs attentifs, les prochains trimestres seront décisifs. Goodfood parviendra-t-elle à stabiliser son activité et à regagner la confiance du marché ? Ou assisterons-nous à une nouvelle phase de consolidation dans le paysage canadien de la livraison de repas ? L’avenir le dira. En attendant, la startup montréalaise continue de cuisiner… mais avec beaucoup plus de prudence et de réalisme qu’autrefois.