Haply Robotics Lève 16 M$ pour le Toucher des Robots
Imaginez un monde où les robots ne se contentent plus d’exécuter des mouvements programmés, mais ressentent réellement la texture d’un objet, la résistance d’un matériau ou la délicatesse d’un contact. Cette vision, encore futuriste pour beaucoup, est en train de devenir réalité grâce à une startup québécoise qui fait parler d’elle bien au-delà de nos frontières.
En février 2026, Haply Robotics a annoncé une levée de fonds impressionnante de 16 millions de dollars canadiens. Ce tour de table, qualifié de « seed-plus », marque une étape majeure pour cette entreprise montréalaise qui développe des technologies haptiques révolutionnaires pour la robotique. Mais au-delà des chiffres, c’est toute une vision de l’avenir de l’intelligence artificielle physique qui se dessine.
Le toucher : la prochaine frontière de l’IA
Nous parlons beaucoup d’intelligence artificielle, de modèles de langage, de vision par ordinateur… mais dès qu’il s’agit d’interagir avec le monde physique, l’IA se heurte à une limite majeure : elle ne sent pas. Or, pour manipuler des objets avec précision, soulever une charge fragile ou réaliser une intervention chirurgicale à distance, le sens du toucher devient indispensable.
C’est précisément ce constat qui a motivé les fondateurs d’Haply Robotics dès 2018. Leur ambition ? Fournir aux robots l’équivalent de nos terminaisons nerveuses tactiles. Colin Gallacher, PDG et cofondateur, résume cette vision avec une métaphore puissante :
« Il y aura 10 milliards de robots sur la planète d’ici 2050. Ils auront tous besoin d’un volant. »
– Colin Gallacher, PDG d’Haply Robotics
Ce « volant », c’est l’interface haptique qui permet à un opérateur humain ou à un système autonome de ressentir et de contrôler avec une extrême précision les forces en jeu lors d’une interaction physique.
Des contrôleurs haptiques d’une précision inégalée
Le produit phare d’Haply s’appelle l’Inverse3. Ce contrôleur 3D enregistre les mouvements avec une précision microscopique tout en restituant des retours de force très fins. Une version plus compacte, la Minverse, élargit les usages possibles, notamment en mobilité ou en situation nomade.
Concrètement, lorsque vous manipulez l’Inverse3, vous pouvez sentir :
- La texture d’une brosse qui gratte une toile virtuelle
- Les aspérités d’un domino que vous déplacez à distance
- La résistance d’un tissu très fin manipulé par un bras robotique
- Le poids et l’inertie d’un objet lourd soulevé en usine
Cette fidélité dans la restitution des sensations ouvre des portes dans des domaines très variés, allant bien au-delà des usages ludiques ou créatifs.
Des applications qui vont de la salle d’opération à l’Arctique
Les cas d’usage d’Haply Robotics sont aussi divers que prometteurs. Dans le secteur médical, leurs technologies permettent de réaliser des gestes chirurgicaux à distance avec un retour haptique qui aide le chirurgien à doser parfaitement sa force. En conception de jeux vidéo ou en modélisation 3D, les artistes ressentent enfin le « grain » de leurs créations numériques.
Mais c’est surtout dans les environnements dangereux ou inaccessibles que la technologie prend tout son sens :
- Inspection et maintenance dans les mines profondes
- Manipulation d’objets radioactifs ou chimiques
- Opérations militaires ou de défense dans l’Arctique canadien
- Contrôle de drones lourds ou de robots sous-marins
Le Canada, avec ses industries lourdes et ses défis géopolitiques dans le Grand Nord, apparaît comme un terrain particulièrement fertile pour ce type de solutions.
Un écosystème canadien en pleine effervescence
Haply n’est pas un cas isolé. Le paysage canadien de la robotique et de l’IA physique connaît un dynamisme exceptionnel en 2026. Quelques semaines avant cette levée, Waabi (Toronto) a signé la plus importante ronde de financement en capital-risque de l’histoire du pays pour ses camions autonomes. Vention, également à Montréal, a bouclé un tour de 110 M$ USD pour démocratiser l’automatisation industrielle.
Ces success stories montrent que le Canada est en train de s’imposer comme l’un des leaders mondiaux dans le domaine de l’IA physique, cette branche de l’intelligence artificielle qui quitte les serveurs pour investir les usines, les hôpitaux et les champs.
Partenariats stratégiques et croissance fulgurante
Depuis plusieurs années, Haply collabore étroitement avec Nvidia, notamment sur la plateforme Omniverse. Ces partenariats permettent à la startup de démontrer régulièrement ses avancées lors de grands événements comme le CES de Las Vegas, où elle a remporté en 2026 le prix « Most Fun » décerné par The Verge.
Avec plus de 150 clients, dont une trentaine de sociétés du Fortune 500, Haply affiche une croissance annuelle de 150 %. La société, qui compte environ 50 employés, prévoit d’ouvrir un bureau en Californie, d’industrialiser davantage sa production et de renforcer ses équipes commerciales pour mieux servir les grands comptes et les institutions publiques.
« Haply a le potentiel de devenir l’une des entreprises mondiales de référence qui possédera la couche du toucher en robotique. »
– Allen Lau, Two Small Fish Ventures
Pourquoi le toucher est stratégique dans la robotique de demain
Si la vision, l’audition et le langage dominent aujourd’hui les applications d’IA, le toucher reste le parent pauvre. Pourtant, sans ce sens, les robots resteront limités à des tâches répétitives dans des environnements parfaitement structurés.
La donnée haptique est en passe de devenir l’un des actifs les plus précieux de l’ère de la robotique de masse. Elle permet non seulement de mieux contrôler les gestes, mais aussi d’enrichir les modèles d’apprentissage par renforcement avec des signaux physiques extrêmement riches.
En collectant des millions d’interactions tactiles à haute résolution, Haply se positionne comme un futur fournisseur stratégique de données pour entraîner les modèles d’IA physique de demain. C’est toute la boucle qui s’inverse : les humains enseignent aux machines à ressentir pour mieux leur déléguer ensuite des tâches complexes.
Un positionnement unique sur un marché en explosion
Le marché de la robotique devrait connaître une croissance exponentielle dans les prochaines décennies. Les estimations les plus prudentes parlent de plusieurs centaines de millions d’unités déployées d’ici 2040. Chaque robot, pour être vraiment utile dans des environnements non structurés, aura besoin d’une forme ou d’une autre de retour haptique.
En se concentrant exclusivement sur cette couche tactile, Haply évite la dispersion et se donne les moyens de devenir un leader incontesté dans un segment stratégique. Les investisseurs ne s’y sont pas trompés : Sound Media Ventures (lead), Amazon Industrial Innovation Fund, Hanwha Asset Management, Two Small Fish Ventures et BDC Capital ont tous participé à ce tour.
Vers une robotique plus humaine, plus sûre, plus précise
Derrière les annonces financières et les démonstrations technologiques impressionnantes, il y a une ambition plus profonde : rendre les machines plus respectueuses du monde physique et plus sûres dans leurs interactions avec les humains.
Un robot qui « sent » peut ajuster sa force instantanément, éviter d’écraser un objet fragile, ou au contraire exercer la pression exacte nécessaire. Cette sensibilité pourrait réduire drastiquement les accidents industriels, améliorer la qualité des soins médicaux à distance et ouvrir de nouvelles possibilités dans l’exploration spatiale ou sous-marine.
En misant sur le toucher, Haply Robotics ne développe pas seulement une technologie : elle contribue à dessiner les contours d’une cohabitation harmonieuse entre humains et machines dans le monde physique.
Et si le véritable tournant de l’intelligence artificielle ne se mesurait pas au nombre de paramètres d’un modèle, mais à sa capacité à ressentir le monde ? Haply Robotics semble bien décidée à apporter sa réponse à cette question.