Inde Zéro Impôt Jusqu’en 2047 Pour Attirer l’IA
Imaginez un pays qui décide soudain d’offrir plus de vingt ans sans le moindre impôt sur des milliards de dollars de revenus technologiques. C’est exactement ce que l’Inde vient de proposer aux géants mondiaux du cloud et de l’intelligence artificielle. Une mesure qui pourrait redessiner la carte mondiale des infrastructures de calcul intensif.
Une incitation fiscale historique pour capter l’essor de l’IA
En plein budget 2026, la ministre des Finances Nirmala Sitharaman a dévoilé une proposition qui fait déjà vibrer la Silicon Valley et les grands fonds d’investissement. Jusqu’en 2047, les fournisseurs de services cloud étrangers qui opèrent depuis des data centers situés en Inde pourront bénéficier d’une exonération totale d’impôt sur les revenus générés par les clients internationaux. Une fenêtre fiscale de plus de deux décennies pour attirer les workloads les plus gourmands en calcul : ceux de l’IA générative, du machine learning à grande échelle et des simulations scientifiques.
Concrètement, si Amazon Web Services, Google Cloud ou Microsoft Azure déploient des capacités massives en Inde et vendent ces ressources à des entreprises américaines, européennes ou japonaises, les bénéfices issus de ces opérations échapperont à toute taxation indienne pendant plus de vingt ans. Seule la clientèle locale restera soumise à la fiscalité classique via des entités locales.
« Cette mesure place clairement l’Inde en position de challenger sérieux face à Singapour, à l’Irlande et aux Émirats arabes unis dans la course aux data centers hyperscale. »
– Rohit Kumar, The Quantum Hub
Les géants déjà en ordre de bataille
Les annonces d’investissements massifs s’enchaînent depuis plusieurs mois. Google a promis 15 milliards de dollars pour construire un hub IA dédié et étendre ses capacités. Microsoft a surenchéri avec 17,5 milliards d’ici 2029. Amazon, jamais en reste, a dévoilé un plan supplémentaire de 35 milliards d’ici 2030, portant son engagement total à environ 75 milliards.
Ces chiffres astronomiques ne concernent pas seulement des locaux commerciaux ou des bureaux. Ils visent surtout des data centers de nouvelle génération capables d’accueillir des dizaines de milliers de GPU de dernière génération, essentiels pour entraîner et inférer les modèles d’IA les plus puissants.
Du côté indien, les acteurs locaux ne restent pas passifs. Reliance Industries, via sa co-entreprise Digital Connexion avec Brookfield et Digital Realty, prévoit 11 milliards de dollars pour un campus de 1 gigawatt dans l’Andhra Pradesh. L’Adani Group, associé à Google, parle également de plusieurs milliards pour des projets similaires.
Les obstacles majeurs : énergie et eau
Malgré l’attractivité fiscale, plusieurs défis structurels pourraient freiner cette ruée vers l’Inde. Les data centers modernes, surtout ceux optimisés pour l’IA, consomment des quantités colossales d’électricité et nécessitent des systèmes de refroidissement très gourmands en eau.
Or l’Inde fait face à des coupures de courant fréquentes dans de nombreuses régions et à une tension croissante sur les ressources hydriques. Certains États peinent déjà à alimenter les infrastructures existantes, sans parler des besoins futurs estimés à plusieurs gigawatts supplémentaires d’ici 2030.
- Capacité actuelle des data centers : environ 1 GW
- Projection 2026 : plus de 2 GW
- Objectif 2030 : potentiellement 8 GW ou plus
- Investissements attendus pour y parvenir : > 30 milliards $
Ces chiffres montrent l’ampleur du chantier. Sans une révolution dans la production et le stockage d’énergie, ainsi qu’une meilleure gestion de l’eau, beaucoup d’annonces risquent de rester lettre morte ou de se traduire par des coûts opérationnels prohibitifs.
Un positionnement stratégique dans la chaîne de valeur mondiale
Au-delà du cloud, le budget 2026 renforce également les autres piliers technologiques indiens. La deuxième phase de la India Semiconductor Mission se concentre désormais sur les équipements, les matériaux et la propriété intellectuelle locale. Le programme d’incitation à la fabrication de composants électroniques voit son enveloppe grimper à 400 milliards de roupies (environ 4,36 milliards de dollars).
Ces mesures visent à faire sortir l’Inde du simple rôle d’assembleur pour la capter davantage de valeur ajoutée : conception, composants critiques, logiciels embarqués. Une ambition qui rejoint celle de nombreux pays souhaitant réduire leur dépendance vis-à-vis de l’Asie de l’Est pour les semi-conducteurs et les terres rares.
Quel avenir pour les acteurs locaux ?
Si les incitations semblent taillées sur mesure pour les hyperscalers américains, certains observateurs s’interrogent sur leurs effets sur l’écosystème indien. En obligeant les services vendus aux clients locaux à transiter par des revendeurs indiens taxés normalement, le gouvernement protège-t-il réellement les acteurs domestiques ou crée-t-il une distorsion défavorable aux startups locales ?
« Cette politique est un pari stratégique sur les Big Tech mondiaux, mais elle pourrait marginaliser les champions indiens potentiels des vingt prochaines années. »
– Sagar Vishnoi, Future Shift Labs
La question est légitime. Construire un écosystème technologique équilibré nécessite à la fois d’attirer les leaders mondiaux et de permettre l’émergence de leaders locaux capables de concurrencer sur la scène internationale.
Vers une géopolitique du calcul intensif
Avec cette décision, l’Inde entre de plain-pied dans la nouvelle géopolitique de l’intelligence artificielle. Là où le contrôle des puces, des données et des capacités de calcul devient un enjeu de puissance, offrir un territoire fiscalement attractif pendant deux décennies constitue une arme redoutable.
Si le pari réussit, le pays pourrait devenir l’un des trois ou quatre nœuds majeurs du cloud mondial, aux côtés des États-Unis, de l’Europe du Nord et de certains pays du Golfe. Si les contraintes énergétiques et logistiques l’emportent, l’Inde risque de voir une partie de ces investissements se détourner vers d’autres destinations plus stables sur le plan infrastructurel.
Dans tous les cas, la décision prise en février 2026 marque un tournant. Elle montre que l’Inde ne se contente plus d’être le bureau arrière du monde ; elle veut devenir l’un de ses cerveaux principaux. Reste à savoir si les tuyaux d’électricité, les conduites d’eau et les lignes à haute tension suivront le rythme de cette ambition démesurée.
Une chose est sûre : les prochaines années seront décisives pour savoir si l’offre indienne de « zéro impôt jusqu’en 2047 » deviendra le catalyseur d’une révolution technologique ou restera une belle promesse sur le papier.