Last Energy : 100 M$ pour son micro-réacteur nucléaire blindé
Imaginez un réacteur nucléaire qui arrive sur site déjà tout équipé, fonctionnel pendant six années sans aucune intervention humaine à l’intérieur, puis qui se transforme tout simplement en son propre conteneur de déchets une fois sa mission terminée. Cela peut sembler relever de la science-fiction, et pourtant, c’est exactement la proposition audacieuse que porte aujourd’hui la startup américaine Last Energy.
En décembre 2025, la jeune pousse a annoncé avoir bouclé une levée de fonds de 100 millions de dollars. Un signal fort dans un secteur nucléaire en pleine renaissance, où les investisseurs recommencent à parier gros sur des technologies jugées hier encore trop risquées ou trop conventionnelles.
Quand le nucléaire redevient désirable
Pendant longtemps, prononcer le mot « nucléaire » dans une conversation tech provoquait des réactions mitigées. Trop dangereux, trop long à construire, trop cher, trop controversé. Pourtant, en quelques années seulement, la perception a radicalement changé.
Les géants de la tech, affamés d’électricité pour leurs data centers, ont pris conscience que ni l’éolien, ni le solaire, ni même les batteries ne pouvaient répondre seuls à leurs besoins constants et massifs en énergie décarbonée. Le nucléaire, discrètement, est redevenu une option sérieuse.
« Pour la première moitié de la décennie, je devais convaincre les gens que le nucléaire était important. Aujourd’hui, ils viennent directement nous voir en disant : bien sûr que c’est une partie de la solution. »
– Bret Kugelmass, fondateur et CEO de Last Energy
Un design ancien revisité avec audace
Last Energy ne prétend pas avoir inventé un réacteur révolutionnaire sorti de nulle part. Au contraire, l’entreprise a choisi de repartir d’un concept éprouvé : le réacteur à eau pressurisée développé dans les années 1960 pour alimenter le NS Savannah, premier navire marchand à propulsion nucléaire civile.
Ce qui change tout, c’est l’échelle et surtout la philosophie. Là où le NS Savannah produisait environ 2 MW, Last Energy vise désormais 20 MW par unité commerciale – soit l’équivalent de l’alimentation électrique d’environ 15 000 foyers américains.
Mais le vrai coup de génie (ou de provocation selon les points de vue) réside dans l’architecture même du produit : le cœur du réacteur est définitivement enfermé dans une enveloppe monolithique de 1 000 tonnes d’acier.
Pourquoi l’acier plutôt que le béton ?
La grande majorité des réacteurs actuels utilisent du béton de très haute qualité pour le confinement. Or ce matériau, s’il est extrêmement robuste, coûte extrêmement cher lorsqu’il doit respecter les normes nucléaires les plus strictes.
Bret Kugelmass explique que, paradoxalement, l’acier massif devient plus économique à grande échelle. Une enveloppe en acier de 1 000 tonnes représenterait environ 1 million de dollars – une somme finalement raisonnable comparée aux dizaines ou centaines de millions nécessaires pour le génie civil classique d’un réacteur traditionnel.
Autre avantage majeur : aucune intervention humaine n’est prévue pendant les six années de fonctionnement. Le combustible est chargé dès l’usine, les connexions se limitent à l’électricité et au contrôle-commande. L’eau de refroidissement circule à l’extérieur de l’enveloppe, récupérant la chaleur pour produire de la vapeur et entraîner une turbine.
Fin de vie intégrée : le réacteur devient son propre déchet
Une fois les six ans écoulés, Last Energy ne démonte rien. Le bloc d’acier, déjà conçu comme un conteneur ultime, reste sur place. Il devient le colis de déchets lui-même, éliminant toute étape supplémentaire de transport et de reconditionnement des combustibles usés.
Cette philosophie « build once, leave forever » (construire une fois, laisser pour toujours) vise à réduire drastiquement les coûts et les risques associés au cycle de vie complet du combustible nucléaire.
Une feuille de route ambitieuse
La société ne perd pas de temps. Grâce à cette nouvelle levée de 100 millions de dollars menée par l’Astera Institute, Last Energy prévoit :
- la construction d’un pilote de 5 MW sur un site loué auprès de Texas A&M
- la mise en service de ce démonstrateur dès l’année prochaine
- le lancement de la production des unités commerciales de 20 MW à partir de 2028
L’ambition affichée est claire : passer à une production de masse, à l’image de ce qui s’est passé dans d’autres secteurs industriels (panneaux solaires, batteries lithium-ion, éoliennes).
Comme l’explique le CEO, il ne s’agit pas de construire une ou deux unités, mais bien de viser des dizaines de milliers d’exemplaires. C’est seulement à cette échelle que les économies d’échelle deviennent véritablement significatives, même si le nucléaire conservera toujours certains coûts fixes réglementaires incontournables.
Un contexte particulièrement favorable
Last Energy n’est pas seule sur le créneau des petits réacteurs modulaires (SMR). Ces douze derniers mois ont vu une véritable ruée vers le secteur :
- X-energy (soutenue par Google) : 700 M$ levés
- Antares : 96 M$ il y a quelques semaines
- Aalo Atomics : 100 M$ pour son prototype
Mais là où la plupart des concurrents développent des designs entièrement nouveaux, Last Energy fait le pari inverse : partir d’un concept éprouvé, le moderniser, l’industrialiser et surtout le simplifier à l’extrême.
Vers une énergie décarbonée abondante et prévisible ?
Le pari de Last Energy est finalement assez simple à résumer : produire de l’électricité décarbonée, abondante, prévisible, à un prix compétitif, sans multiplier les chantiers pharaoniques qui durent dix ou quinze ans.
Si la startup parvient à tenir ses promesses d’industrialisation massive et de maîtrise des coûts, elle pourrait contribuer à changer profondément la manière dont nous pensons la production d’énergie à l’échelle planétaire.
Dans un monde où les besoins énergétiques explosent (IA, data centers, réindustrialisation, électrification massive), les solutions qui allient compacité, sécurité passive, prévisibilité et empreinte carbone quasi nulle suscitent un intérêt croissant.
Reste désormais à voir si ce pari industriel audacieux tiendra toutes ses promesses face aux réalités du terrain, de la réglementation et de l’acceptabilité sociale. Mais une chose est sûre : le nucléaire, que certains enterraient encore il y a dix ans, est bel et bien en train de vivre une nouvelle jeunesse.
Et Last Energy, avec son approche radicale et minimaliste, pourrait bien devenir l’un des acteurs les plus disruptifs de cette renaissance inattendue.