Merriam-Webster Choisit « Slop » Mot de l’Année 2025
Imaginez ouvrir votre fil d’actualité et être submergé par des images floues, des textes décousus et des vidéos étranges qui semblent sorties d’un cauchemar numérique. Ce phénomène, que beaucoup subissent au quotidien, possède désormais un nom officiel : le slop. Le 15 décembre 2025, Merriam-Webster, l’une des références lexicographiques les plus respectées au monde, a annoncé que ce terme deviendrait le mot de l’année 2025.
Pourquoi un mot aussi peu flatteur remporte-t-il cette distinction ? Parce qu’il résume parfaitement l’une des transformations les plus marquantes de notre ère numérique : l’invasion massive de contenus créés par intelligence artificielle, souvent médiocres, parfois absurdes, mais toujours très abondants.
Le slop, ce contenu qui « suinte » sur nos écrans
Merriam-Webster définit le slop comme « du contenu numérique de faible qualité produit généralement en grande quantité au moyen de l’intelligence artificielle ». Le choix de ce terme n’est pas anodin. Comme l’explique le dictionnaire, le mot évoque la même sensation répulsive que la boue, la vase ou le lisier. Il « suinte », il « s’infiltre partout », et surtout, il est difficile à ignorer une fois qu’on l’a remarqué.
« Comme la slime, la boue ou la gadoue, slop a ce son humide de quelque chose que l’on ne veut pas toucher. Le slop s’infiltre dans tout. »
– Merriam-Webster, décembre 2025
Cette description imagée traduit une réalité que nous vivons tous : nos réseaux sociaux, nos moteurs de recherche et même nos boîtes mail se remplissent de contenus qui semblent avoir été produits à la chaîne, sans soin ni véritable intention créative.
Une explosion liée aux avancées fulgurantes de l’IA générative
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il a pris une ampleur considérable en 2025. Les modèles comme Sora d’OpenAI ou Veo de Google ont démocratisé la création de vidéos réalistes à partir d’une simple description textuelle. Résultat : des milliers de clips, d’images et de textes inondent quotidiennement le web.
Une étude publiée en mai 2025 révélait déjà que près de 75 % des nouveaux contenus publiés sur le web le mois précédent contenaient une part significative de génération par IA. Livres entiers, podcasts, chansons, publicités, voire films complets : plus rien ne semble échapper à cette vague.
Mais ce qui inquiète le plus, c’est la qualité moyenne de ces productions. Beaucoup sont bâclées, contiennent des erreurs factuelles grossières, des incohérences visuelles ou simplement un manque flagrant d’âme.
Naissance d’une « économie du slop »
Face à ce raz-de-marée, un nouveau modèle économique est apparu : l’économie du slop. Des acteurs publient en masse du contenu peu coûteux généré par IA pour attirer du trafic, monétiser via la publicité ou revendre des produits numériques bas de gamme.
Cette stratégie fonctionne malheureusement très bien sur les plateformes qui rémunèrent au volume de vues plutôt qu’à la qualité. Certains créateurs génèrent des centaines d’articles ou de vidéos par jour, sans presque aucune intervention humaine, dans l’espoir de capter ne serait-ce qu’une fraction infime du marché publicitaire.
- Des chaînes YouTube publiant 10 à 20 vidéos quotidiennes de 8 minutes entièrement générées
- Des comptes Instagram ou TikTok postant des dizaines de Reels par jour créés en quelques minutes
- Des boutiques en ligne vendant des e-books de 150 pages rédigés en moins d’une heure
Ces pratiques créent une distorsion du marché : les contenus de qualité, souvent payants ou protégés par un abonnement, deviennent réservés à une élite, tandis que le grand public se nourrit essentiellement de slop.
Au-delà des réseaux sociaux : le slop envahit tous les domaines
Le phénomène ne se limite pas aux contenus grand public. On retrouve désormais du slop dans des secteurs qui exigeaient traditionnellement une grande rigueur :
- Rapports de cybersécurité contenant des analyses superficielles ou erronées
- Conclusions d’affaires juridiques copiées-collées sans véritable raisonnement
- Dissertations étudiantes rédigées en quelques secondes
- Articles scientifiques de faible qualité publiés dans des revues douteuses
Cette dilution de la qualité pose des questions fondamentales sur la confiance que nous pouvons encore accorder à l’information numérique.
Une réaction collective : moquerie plutôt que peur
Ce qui frappe dans le choix de « slop » comme mot de l’année, c’est le ton employé. Contrairement à d’autres termes qui exprimaient l’angoisse (deepfake, surveillance), celui-ci adopte une posture ironique et moqueuse.
« C’est un mot tellement illustratif. Il fait partie d’une technologie transformatrice, l’IA, et les gens le trouvent à la fois fascinant, agaçant et un peu ridicule. »
– Greg Barlow, président de Merriam-Webster, à l’Associated Press
Cette moquerie traduit peut-être un changement d’attitude : après l’émerveillement initial face aux prouesses de l’IA, vient le temps de la désillusion et de la satire.
Les autres mots de l’année 2025 reflètent la même tendance
Merriam-Webster n’est pas le seul dictionnaire à avoir distingué un terme lié à l’IA et aux réseaux sociaux en 2025 :
- Macquarie Dictionary a choisi « AI slop »
- Oxford a retenu « ragebait »
- Collins a préféré « vibe coding »
Ces choix montrent que le langage évolue très rapidement pour nommer les réalités nouvelles de notre ère numérique, souvent avec une pointe d’ironie ou de critique.
Vers une prise de conscience collective ?
Le sacre du mot « slop » pourrait marquer un tournant. En nommant clairement le problème, les lexicographes contribuent à une prise de conscience plus large. Les utilisateurs commencent à repérer plus facilement les contenus artificiels, à les signaler, et à réclamer plus de transparence.
De leur côté, certaines plateformes annoncent déjà des mesures pour limiter la prolifération du contenu de très faible qualité : seuils minimum de vues organiques, pénalités pour les comptes publiant trop fréquemment, labels « IA » obligatoires, etc.
Reste à savoir si ces efforts suffiront face à la facilité et au faible coût de production du slop. Une chose est sûre : le terme est entré dans le langage courant et continuera probablement à qualifier une grande partie de ce que nous consommons en ligne dans les années à venir.
En attendant, peut-être devrions-nous tous prendre l’habitude de nous poser une question simple avant de liker, partager ou commenter : « Est-ce du contenu humain ou du slop ? »
Le mot de l’année 2025 nous rappelle que, dans l’océan numérique, il devient urgent de savoir distinguer l’eau claire de la gadoue.