Mundi Ventures Lance Kembara : 750M€ pour Deep Tech Climat
Imaginez : des milliers de brillants chercheurs européens déposent chaque année des brevets révolutionnaires dans les laboratoires, mais la plupart de ces inventions finissent oubliées ou rachetées à bas prix par des géants américains ou asiatiques. Pourquoi ce gâchis persistant ? La réponse tient souvent en trois lettres : le manque cruel de capital patient et ambitieux au moment où les startups passent du stade prometteur à celui d’industriels globaux. C’est précisément ce vide que Mundi Ventures tente aujourd’hui de combler avec force.
Kembara : le pari massif sur les scale-ups deep tech européennes
En février 2026, la société de gestion espagnole Mundi Ventures a officialisé la première clôture de Kembara Fund I à 750 millions d’euros. Il s’agit du véhicule d’investissement le plus important jamais lancé par la firme, et sans doute l’un des fonds les plus ambitieux actuellement dédiés à la deep tech et au climat sur le Vieux Continent. Ce montant impressionnant arrive après deux années de levée intense dans un environnement pourtant très difficile pour les nouveaux gestionnaires.
Les initiateurs du projet ne sont pas des novices. Yann de Vries, ancien associé chez Atomico et ex-dirigeant chez Lilium, pilote l’aventure aux côtés de Javier Santiso (fondateur de Mundi Ventures), de l’expert climat Robert Trezona, du deep tech specialist Pierre Festal et de l’ancien partner Atomico Siraj Khaliq en qualité de senior strategic advisor. Cette équipe réunit des parcours complémentaires et surtout des cicatrices communes : ils ont tous constaté de près à quel point le passage à l’échelle reste le talon d’Achille européen.
Le traumatisme Lilium comme électrochoc
Yann de Vries ne cache pas que l’effondrement de Lilium en 2024 l’a profondément marqué. L’entreprise allemande d’avions électriques à décollage vertical avait levé plus d’un milliard de dollars et même réussi son entrée en bourse via SPAC… avant de s’écrouler faute de capitaux suffisants pour franchir les dernières étapes industrielles critiques.
« J’ai vu tellement d’équipes européennes extraordinaires vivre exactement le même parcours. L’Europe n’a pas de problème d’innovation, ni même de création de startups. Le vrai problème, c’est le scale-up. »
– Yann de Vries, co-fondateur et GP de Kembara
Cette prise de conscience a façonné la stratégie du fonds. Plutôt que de saupoudrer des tickets modestes sur de très nombreux projets early-stage, Kembara concentre son feu sur des entreprises déjà validées technologiquement et prêtes à industrialiser.
Ticket size et stratégie d’investissement
Le sweet spot se situe clairement aux tours de Series B et Series C. Les premiers chèques oscillent entre 15 et 40 millions d’euros, avec la capacité de suivre très fortement les gagnants jusqu’à 100 millions d’euros par entreprise grâce aux réserves prévues pour les follow-on. Vingt sociétés environ devraient composer le portefeuille, ce qui laisse une taille moyenne par position très confortable.
Pour comparaison, même des acteurs reconnus comme Elaia (via son partenariat avec Lazard) ou Plural annoncent désormais des tickets d’entrée dans la même fourchette haute. Le paysage du venture growth européen est donc en train de muter rapidement pour répondre à la réalité capital-intensif de la deep tech et du climat.
- Taille du fonds : 750 M€ (première clôture), cible potentielle 1,25 Md€
- Tickets initiaux : 15–40 M€
- Capacité follow-on : jusqu’à 100 M€ par société
- Nombre cible d’investissements : ~20
Financement non dilutif : la vraie innovation de Kembara
L’expérience Lilium a aussi appris une autre leçon douloureuse : lever uniquement en equity sur des montants très élevés devient vite toxique pour la table de capitalisation. Trop de dilution tue la motivation des fondateurs et complique les tours suivants.
C’est pourquoi Kembara veut productiser du financement non dilutif (venture debt, mezzanine, obligations convertibles structurées, etc.) pour accompagner ses sociétés quand elles entrent en phase d’industrialisation lourde. L’objectif affiché est double : dé-risquer les futures levées equity et optimiser la structure capitalistique globale.
« Plusieurs d’entre nous avons vécu cela de l’intérieur. Nous voulons maintenant proposer aux fondateurs deep tech un mix intelligent equity + non-dilutif qui leur permette de garder plus de contrôle et d’aller plus loin. »
– Yann de Vries
Cette approche attire également des limited partners stratégiques (fonds souverains, corporates industriels, institutions publiques) qui souhaitent à la fois investir dans le fonds et co-investir directement dans les leaders de demain.
Souveraineté technologique au cœur de la thèse
Le fonds ne cache pas ses priorités géopolitiques. Parmi les verticales phares figurent les technologies à dual use (civil et défense), les semi-conducteurs, le quantique, l’espace, les matériaux avancés et bien entendu toutes les briques critiques de la transition climatique. L’objectif déclaré est d’aider à bâtir des champions européens souverains capables de rivaliser à l’échelle mondiale sans dépendre exclusivement des écosystèmes américains ou chinois.
De Vries évoque d’ailleurs régulièrement le cas DeepMind : une pépite britannique vendue trop tôt à Google faute de capitaux growth locaux suffisants. Selon lui, l’Europe regorge encore de « gemmes sous le radar » qui pourraient devenir des licornes décacornes si elles trouvent le bon accompagnement au bon moment.
Un ancrage espagnol… et des ambitions très internationales
Même si Mundi Ventures reste basée à Madrid, Kembara dispose d’équipes à Londres, Barcelone et Paris. Le nom du fonds, qui signifie « errer » ou « voyager » en malais, n’est pas anodin : Javier Santiso a longtemps dirigé l’antenne européenne du fonds souverain malais Khazanah. Cette connexion ouvre potentiellement des portes en Asie du Sud-Est pour les seconds closings et surtout pour aider les portfolio companies à accéder à des marchés et des chaînes d’approvisionnement globales.
Car l’ambition n’est pas de garder les entreprises « enfermées » en Europe, mais bien de leur permettre de devenir des acteurs mondiaux tout en gardant leur centre de gravité stratégique et technologique sur le continent.
Un signal fort dans un écosystème en pleine mutation
Avec l’European Tech Champions Initiative, le programme Scaleup Europe, les multiples partenariats entre asset managers et VC (Elaia-Lazard, Eurazeo-Bpifrance, etc.), et maintenant Kembara, le paysage du venture growth européen change à grande vitesse. Les institutionnels comprennent enfin que laisser les scale-ups deep tech et climat mourir au Series B faute de relais locaux est contre-productif à long terme.
Reste désormais à transformer ces engagements massifs en succès industriels concrets. Les prochains mois et années seront décisifs pour savoir si l’Europe saura enfin faire émerger ses propres Airbus, ASML ou Tesla de la deep tech et du climat. Kembara, par sa taille et son approche hybride equity/non-dilutif, fait clairement partie des véhicules les plus attendus pour y parvenir.
À suivre de très près.