Pat Gelsinger relance Moore’s Law avec xLight
Et si la célèbre loi de Moore, cette promesse de puissance informatique doublée tous les deux ans, n’était pas condamnée à s’éteindre doucement ? C’est le pari audacieux que vient de prendre l’un des hommes qui connaît le mieux l’industrie des semi-conducteurs : Pat Gelsinger.
Chassé d’Intel fin 2024 après un plan de redressement jugé insuffisant par le conseil d’administration, l’ancien PDG n’a pas pris sa retraite. Il a rejoint le fonds Playground Global… et semble plus déterminé que jamais à façonner l’avenir des puces électroniques.
Un projet hors norme pour sauver la loi de Moore
Au cœur de sa nouvelle croisade se trouve une jeune pousse américaine encore peu connue du grand public : xLight. Cette startup développe une approche radicalement différente de la lithographie, le maillon critique et le plus coûteux de la fabrication des semi-conducteurs modernes.
Pat Gelsinger ne cache pas son enthousiasme lorsqu’il parle de cette technologie. Pour lui, elle représente potentiellement la clé permettant de prolonger de très nombreuses années encore la cadence d’amélioration des performances des puces.
Nous pensons que c’est cette technologie qui va réveiller la loi de Moore.
– Pat Gelsinger
Une déclaration forte, quand on sait que beaucoup d’experts prédisent depuis plusieurs années maintenant que les gains de performance par génération de procédé deviennent de plus en plus difficiles et coûteux à obtenir.
Sortir la source lumineuse de la machine de lithographie
Le concept défendu par xLight peut sembler contre-intuitif au premier abord. Au lieu d’intégrer une source de lumière ultra-puissante directement dans la machine de lithographie (comme le fait ASML aujourd’hui avec ses systèmes EUV), la startup propose de produire cette lumière à l’extérieur de la salle blanche, à l’échelle d’une véritable usine de production d’énergie.
Ces gigantesques installations utiliseraient des lasers à électrons libres (FEL) pilotés par des accélérateurs de particules pour générer une lumière extrême ultraviolette à une longueur d’onde plus courte et surtout bien plus puissante que ce que propose actuellement le leader mondial néerlandais.
Les dimensions annoncées donnent le vertige : environ 100 mètres sur 50 mètres, soit la surface d’un terrain de football américain. La lumière serait ensuite transportée vers les scanners de lithographie via un réseau de distribution spécialisé, un peu comme on distribue l’électricité ou l’air conditionné dans une usine.
- Source lumineuse déportée hors de la salle blanche
- Échelle industrielle de production de lumière EUV
- Longueur d’onde cible plus agressive (~2 nm vs 13,5 nm actuels)
- Puissance lumineuse considérablement supérieure
Cette philosophie « utilitaire » de la lumière pourrait, en théorie, lever plusieurs contraintes physiques et économiques qui limitent aujourd’hui les systèmes EUV classiques.
Un timing stratégique et un soutien fédéral massif
Pourquoi cette approche, qui avait déjà été explorée puis abandonnée par ASML il y a une dizaine d’années, deviendrait-elle viable aujourd’hui ?
Selon Nicholas Kelez, le fondateur de xLight, le contexte a radicalement changé. La technologie des accélérateurs et des lasers à électrons libres a énormément progressé grâce aux grands instruments scientifiques (sources de rayonnement synchrotron, lasers X, etc.). Par ailleurs, l’industrie est désormais très largement équipée en machines EUV à 13,5 nm et commence à ressentir douloureusement les limites de puissance et de résolution de cette génération.
Le 1er décembre 2025, xLight a annoncé avoir signé une lettre d’intention avec le Département du Commerce américain pour un investissement pouvant atteindre 150 millions de dollars. Il s’agit de la première allocation significative du CHIPS Act sous la seconde administration Trump et surtout de la première fois que le gouvernement fédéral américain prend une participation capitalistique significative dans une startup privée de semi-conducteurs.
Ce soutien public massif ne passe pas inaperçu et suscite des réactions contrastées dans la Silicon Valley, traditionnellement très attachée aux principes du libre marché.
La roadmap ambitieuse de xLight
Malgré les annonces spectaculaires, l’équipe reste lucide sur le chemin restant à parcourir. Voici les grandes étapes communiquées :
- 2026-2027 : développement et tests des premiers prototypes de source FEL
- 2028 : production des premières wafers de test avec la nouvelle source lumineuse
- 2029 : installation et mise en production d’un premier système commercial complet
Des délais qui restent ambitieux quand on connaît les historiques de retard habituels dans ce domaine extrêmement technique.
Une collaboration plutôt qu’une guerre avec ASML
Autre point intéressant : xLight ne cherche pas à détrôner ASML, mais plutôt à devenir un fournisseur critique de sa chaîne de valeur. L’entreprise affirme travailler déjà étroitement avec le géant néerlandais et ses principaux partenaires (notamment Zeiss pour l’optique) pour définir les interfaces et les spécifications d’intégration futures.
Une stratégie de coopération plutôt que de concurrence frontale qui pourrait s’avérer payante, surtout si la puissance lumineuse supplémentaire devient effectivement indispensable pour les nœuds les plus avancés (1 nm et en-dessous).
Un symbole plus large de la nouvelle géopolitique des semi-conducteurs
Au-delà de la technologie pure, l’histoire de xLight illustre parfaitement le profond changement de paradigme que nous vivons dans l’industrie mondiale des semi-conducteurs depuis une demi-douzaine d’années.
Fin des années 2010, le sujet était encore largement laissé aux lois du marché et aux stratégies des grands acteurs privés. Aujourd’hui, les États (États-Unis, Union européenne, Chine, Japon, Corée du Sud…) considèrent les semi-conducteurs comme une infrastructure critique comparable à l’énergie ou aux télécommunications, justifiant des interventions publiques massives, y compris sous forme de prises de participation directes.
Pat Gelsinger, qui fut l’un des plus fervents défenseurs d’une politique industrielle américaine ambitieuse pour les semi-conducteurs, semble parfaitement à l’aise avec cette évolution, même si elle bouscule certains dogmes libéraux de la Silicon Valley.
Je mesure l’efficacité par les résultats obtenus. De nombreux pays concurrents ne se posent même pas ces questions philosophiques et avancent avec les politiques nécessaires à leur compétitivité.
– Pat Gelsinger
Une vision très pragmatique qui tranche avec le discours habituel de la tech californienne.
Conclusion : une renaissance ou une illusion coûteuse ?
Le projet xLight représente-t-il réellement la prochaine rupture technologique majeure de l’industrie des semi-conducteurs ? Ou assiste-t-on simplement à une nouvelle tentative ambitieuse (et extrêmement coûteuse) de contourner les limites physiques que rencontre actuellement la lithographie optique ?
Il faudra attendre au minimum 2028-2029 pour commencer à avoir des éléments de réponse concrets. D’ici là, la startup aura levé plusieurs centaines de millions de dollars supplémentaires, construit ses premières machines prototypes et devra surtout convaincre les trois ou quatre acteurs qui comptent vraiment (TSMC, Intel, Samsung, peut-être Rapidus) de franchir le pas de l’adoption industrielle.
Une chose est sûre : avec Pat Gelsinger dans le rôle d’executive chairman et 150 millions de dollars du contribuable américain déjà sur la table, xLight ne passera pas inaperçue dans les années qui viennent.
La bataille pour la suite de la loi de Moore ne fait que commencer… et elle se jouera peut-être autant à Washington et Albany qu’à Eindhoven et Hsinchu.