Qui Héritera des Étoiles ? Éthique Spatiale
Imaginez un instant : dans moins de vingt ans, des milliers de personnes pourraient vivre et travailler en orbite, non pas en tant qu’astronautes d’élite, mais comme ouvriers ordinaires. Des « cols bleus » envoyés dans l’espace parce qu’il serait finalement moins coûteux de les faire monter que de perfectionner des robots. Cette prédiction, lancée par le fondateur d’une startup spatiale lors d’une conférence tech, a fait l’effet d’une petite bombe discrète. Mais derrière la prouesse technologique se cache une question bien plus troublante : à qui appartiendront vraiment les étoiles ?
Quand l’espace devient un lieu de travail comme un autre
La course à la conquête spatiale a changé de visage. Il ne s’agit plus seulement d’exploits scientifiques ou de drapeaux plantés sur la Lune. Aujourd’hui, des entrepreneurs milliardaires et des startups ambitieuses dessinent un futur où l’orbite terrestre et au-delà deviennent des zones économiques à part entière. Usines en apesanteur, extraction de minerais lunaires, hôtels spatiaux de luxe… le cosmos se transforme peu à peu en un gigantesque chantier.
Mais qui va réellement construire cet avenir ? Qui va souder les structures, entretenir les panneaux solaires, extraire l’hélium-3 ou surveiller les chaînes de production automatisées ? Pendant longtemps, la réponse semblait évidente : des robots. Pourtant, certains acteurs du secteur commencent à affirmer le contraire.
Dans 15 à 20 ans, il sera moins cher d’envoyer un ouvrier humain travailler un mois en orbite que de développer des machines plus performantes.
– Will Bruey, fondateur de Varda Space Industries
Cette phrase, prononcée presque nonchalamment lors d’un événement tech, soulève des questions vertigineuses sur les conditions de travail, les droits sociaux et les rapports de pouvoir dans cet environnement extrême.
L’espace : un milieu hostile sans filet de sécurité
En orbite, pas d’air, pas d’eau, pas de gravité naturelle, des radiations intenses, des températures extrêmes… L’espace n’est pas un milieu accueillant. Chaque goutte d’eau, chaque molécule d’oxygène, chaque calorie ingérée dépend entièrement de l’infrastructure fournie par l’employeur. Dans un tel contexte, la dépendance au travailleur vis-à-vis de son employeur atteint un niveau jamais vu sur Terre.
Une éthicienne spécialisée dans les questions de science et de technologie, Mary-Jane Rubenstein, résume la situation sans détour :
Les travailleurs ont déjà assez de mal sur Terre à payer leurs factures et à se protéger… Cette dépendance envers l’employeur devient dramatique quand celui-ci fournit non seulement le salaire et la santé, mais aussi l’air, l’eau et la nourriture.
– Mary-Jane Rubenstein, professeure à Wesleyan University
Dans un tel scénario, les notions classiques de droit du travail – congés, sécurité sociale, droit de grève, inspection du travail – semblent soudain très lointaines. Qui négociera les contrats ? Qui veillera à ce que les rotations ne deviennent pas des cycles d’épuisement ? Qui empêchera les dérives ?
Propriété céleste : le vide juridique qui arrange tout le monde… ou presque
Le Traité de l’espace de 1967 est clair : aucun État ne peut revendiquer la souveraineté sur la Lune ou tout autre corps céleste. Ces lieux appartiennent « à l’humanité tout entière ». Mais dès 2015, les États-Unis ont adopté une loi qui change radicalement la donne : la Commercial Space Launch Competitiveness Act.
Cette législation affirme qu’une entreprise peut posséder et commercialiser les ressources qu’elle extrait d’un astre, sans pour autant revendiquer la propriété de l’astre lui-même. En clair : vous ne pouvez pas posséder la Lune, mais vous pouvez posséder tout ce que vous en sortez.
Mary-Jane Rubenstein propose une analogie percutante :
C’est comme dire qu’on ne peut pas posséder une maison, mais qu’on peut posséder ses poutres, ses planchers et ses fondations… sauf que sur la Lune, la matière extraite est la Lune.
– Mary-Jane Rubenstein
Artemis Accords : l’Amérique fixe les règles du jeu
Face aux critiques internationales, Washington a lancé en 2020 les Artemis Accords, un ensemble d’accords bilatéraux signés aujourd’hui par une soixantaine de pays. Ces textes valident l’interprétation américaine selon laquelle l’extraction de ressources ne constitue pas une « appropriation nationale » interdite par le traité de 1967.
La Russie et la Chine ont refusé de signer. Beaucoup y voient une stratégie de contournement habile : les États-Unis créent un club de « bons élèves » et invitent le reste du monde à rejoindre… ou à rester à quai.
Pour Rubenstein, la solution idéale serait simple, mais très improbable : redonner le contrôle à l’ONU et au Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique (COPUOS). À défaut, elle plaide pour la levée du Wolf Amendment, cette loi américaine qui interdit presque totalement toute coopération entre la NASA et la Chine.
Science-fiction : trois visions qui s’affrontent
L’imaginaire collectif sur l’espace est largement façonné par la science-fiction. Mary-Jane Rubenstein distingue trois grandes veines :
- La veine conquérante : l’espace comme nouvelle frontière à coloniser au service d’un État ou d’un capital privé.
- La veine dystopique : des mises en garde sur les dangers de la démesure technologique et de l’avidité.
- La veine spéculative : des récits qui imaginent d’autres manières de vivre ensemble, d’autres rapports à la justice et au soin.
Le constat est amer : la réalité actuelle suit presque exclusivement la première voie. L’espace est traité comme un nouvel eldorado économique, sans réelle réflexion sur les valeurs que nous souhaitons y projeter.
Les points de convergence possibles : les débris spatiaux
Malgré les tensions géopolitiques, un sujet réunit presque tout le monde : les débris spatiaux. Plus de 40 000 objets de plus de 10 cm sont actuellement suivis en orbite, sans compter les millions de fragments plus petits. À cette vitesse (environ 28 000 km/h), une collision peut en déclencher des milliers d’autres : c’est le fameux syndrome de Kessler.
Personne – ni les États, ni les armées, ni les opérateurs commerciaux – n’a intérêt à rendre l’orbite inutilisable. C’est l’un des rares domaines où les intérêts convergent réellement.
Et maintenant ?
La question n’est pas de savoir si l’humanité va s’étendre dans l’espace, mais comment et pour qui. Allons-nous reproduire sur orbite les inégalités, les monopoles et les logiques extractivistes qui posent déjà problème sur Terre ? Ou saurons-nous inventer de nouvelles formes de gouvernance, de coopération et de responsabilité collective ?
Les prochaines décennies seront décisives. Les premières usines orbitales, les premières extractions lunaires, les premières stations habitées à long terme vont fixer des précédents difficiles à défaire. L’espace n’est plus seulement un rêve de science-fiction : il devient un espace politique, économique et éthique. Et nous n’avons pas encore vraiment commencé à en discuter sérieusement.
Peut-être est-il temps de lever les yeux vers les étoiles… non pas seulement pour admirer, mais pour se poser les bonnes questions avant qu’il ne soit trop tard.