Rayhawk Automatise le Chargement Ferroviaire
Et si le geste le plus dangereux d’une opération quotidienne pouvait disparaître grâce à une machine intelligente ? Dans les vastes plaines de la Saskatchewan, où le vent glacial balaie les silos à grains, un père risquait chaque jour sa vie sur le toit des wagons de marchandises. Cette réalité a profondément marqué son fils. Aujourd’hui, cette inquiétude familiale s’est transformée en une technologie qui révolutionne un pan entier de l’industrie ferroviaire.
Quand une histoire personnelle devient une solution industrielle
Ray Boehm a passé des décennies à grimper sur des wagons pour ouvrir et fermer manuellement les trappes de chargement. Par des températures polaires, sous la neige ou le vent mordant, chaque mouvement représentait un risque majeur de chute. Son fils Tom a grandi avec cette angoisse silencieuse partagée par toute la famille, notamment sa mère qui redoutait chaque journée de travail de son mari.
Cette expérience vécue n’a jamais quitté Tom Boehm. Des années plus tard, devenu ingénieur en automatisation, il a constaté que, malgré les progrès technologiques dans le secteur ferroviaire, le chargement des wagons était resté figé dans le temps. Les opérateurs continuaient d’être harnachés pour marcher sur les toits des wagons, exposés aux chutes, aux intempéries et aux accidents graves.
« Il a commencé à voir qu’il y avait non seulement un besoin, mais un endroit vraiment clair où l’automatisation pouvait retirer les humains des wagons. »
– Kayleigh Feschuk, responsable marketing chez Rayhawk Technologies
Cette prise de conscience a été le point de départ d’un long parcours d’innovation. Tom Boehm, déjà fondateur de Team Power Solutions (une entreprise spécialisée en ingénierie et automatisation), a décidé de consacrer des ressources importantes au développement d’une solution radicalement nouvelle.
Un système qui voit, apprend et agit
Le cœur de la technologie Rayhawk repose sur un portique mécanique mobile capable de se déplacer selon les trois axes (X, Y, Z). Ce bras robotisé autonome s’approche du wagon en mouvement, identifie la position exacte des loquets et ouvre ou ferme les trappes sans intervention humaine.
Mais la complexité ne réside pas seulement dans la mécanique. Les conditions réelles d’exploitation sont extrêmement variables : neige, glace, poussière, faible luminosité, ombres, différents types de loquets, déformations des wagons… Autant de défis qui rendent la tâche impossible pour un système rigide et programmé à l’avance.
C’est ici qu’interviennent la vision par ordinateur et l’apprentissage automatique. Le système est entraîné sur des milliers d’images et de situations réelles. Il apprend à reconnaître les loquets malgré la saleté, à ajuster sa trajectoire en fonction des obstacles imprévus, et même à moduler la force appliquée pour ne pas endommager les mécanismes.
- Reconnaissance multi-types de loquets et de trappes
- Adaptation aux conditions météorologiques extrêmes
- Compensation de la lumière changeante et des ombres
- Apprentissage continu face à de nouvelles situations
- Contrôle précis de la force appliquée
Cette capacité d’adaptation permanente distingue Rayhawk des solutions plus classiques. Le système ne se contente pas d’exécuter une séquence figée : il perçoit, comprend et s’ajuste en temps réel.
De l’idée au produit commercial : un chemin semé d’embûches
Le développement a nécessité plusieurs années de prototypage intensif au sein de Team Power Solutions. Chaque itération permettait d’améliorer la robustesse, la vitesse et la fiabilité du système. Progressivement, l’équipe a réalisé que cette technologie méritait une structure dédiée plutôt qu’une simple branche de l’entreprise existante.
C’est ainsi qu’est née officiellement Rayhawk Technologies en 2021. Le nom rend hommage au père dont l’histoire a tout déclenché, tout en symbolisant la vision perçante (hawk = faucon) nécessaire à la réussite du projet.
En 2025, l’entreprise a franchi une étape décisive en levant 3 millions de dollars canadiens lors d’un tour de seed mené par Emmertech. Ces fonds ont permis d’industrialiser le produit, de renforcer l’équipe et d’entamer la commercialisation.
« Ils ont compris qu’il y avait vraiment une entreprise distincte à créer ici. »
– Kayleigh Feschuk
Premiers déploiements et percée américaine
Après plusieurs installations pilotes dans la région de Saskatoon, Rayhawk a récemment annoncé trois contrats significatifs aux États-Unis : FS Grain dans l’Illinois, Market County Grain dans le Minnesota et Dakota Midland Grain dans le Dakota du Nord.
Ces contrats marquent une étape stratégique majeure. Bien que l’entreprise ait toujours envisagé une expansion canadienne, ce sont les acteurs américains qui ont manifesté le plus d’intérêt et conclu les premières ententes commerciales transfrontalières.
« Lorsque les opportunités concrètes sont arrivées, elles venaient du sud de la frontière, ce qui est intéressant car les marchés ne semblent pas si différents, mais ils se comportent très différemment », explique Kayleigh Feschuk. « Voir une telle motivation provenir des États-Unis, un marché considérablement plus vaste, était vraiment motivant. »
Au-delà des silos à grains : vers une adoption plus large
Si les silos à grains constituent le cas d’usage principal et le mieux optimisé à ce jour, la technologie montre déjà sa polyvalence. Le système peut aujourd’hui intervenir sur différents types de marchandises sèches : céréales, minerais, produits chimiques granulés, etc.
En revanche, les wagons transportant des liquides (pétrole, produits chimiques) ne sont pas compatibles avec le système actuel, qui cible spécifiquement les trappes supérieures des wagons à chargement par gravité.
L’entreprise prévoit d’élargir progressivement son spectre d’application en intégrant de nouveaux modèles de wagons et de loquets au fur et à mesure des déploiements et des retours d’expérience.
Un impact qui dépasse la simple productivité
Derrière les chiffres de productivité et de rentabilité se cache une ambition plus profonde : sauver des vies et préserver la santé des travailleurs. Chaque année, des opérateurs sont blessés ou tués lors d’opérations de chargement ferroviaire. En retirant l’humain de la zone à risque, Rayhawk s’attaque directement à l’une des causes principales d’accidents graves dans ce secteur.
Cette dimension humaine est d’ailleurs au cœur de la culture d’entreprise. Ray Boehm lui-même apparaît parfois sur le site habillé de la tête aux pieds aux couleurs de Rayhawk, symbole vivant du lien entre l’histoire familiale et la mission actuelle.
Le projet bénéficie également d’un soutien institutionnel important : Innovation Saskatchewan, PrairiesCan et le Programme d’aide à la recherche industrielle du Conseil national de recherches du Canada ont tous apporté leur appui financier et technique à différentes étapes du développement.
Une aventure entrepreneuriale qui ne fait que commencer
De l’inquiétude d’un fils pour son père à la signature de contrats aux États-Unis, le parcours de Rayhawk Technologies illustre parfaitement comment une observation personnelle peut engendrer une innovation industrielle d’envergure.
Dans un monde où l’automatisation est souvent perçue comme une menace pour l’emploi, Rayhawk démontre qu’elle peut aussi être un outil puissant de protection des travailleurs, particulièrement dans les métiers physiques les plus exposés.
Alors que l’entreprise prépare sa prochaine phase de croissance, une question demeure : combien de vies seront épargnées grâce à ce portique intelligent né d’une simple histoire familiale dans les Prairies canadiennes ? La réponse s’écrira au fil des nouvelles installations et des familles qui, comme celle des Boehm, n’auront plus à trembler chaque fois qu’un proche part travailler.
Une chose est sûre : dans le paysage des startups deeptech canadiennes, Rayhawk Technologies est en train d’écrire un chapitre particulièrement inspirant, où technologie avancée et humanité se rejoignent pour créer un futur plus sûr.