
Relocalisation d’Eurenco : La France Reprend sa Souveraineté
Et si la France redevenait maîtresse de son destin industriel ? À Bergerac, en Dordogne, une révolution discrète mais stratégique est en marche. Eurenco, entreprise spécialisée dans les explosifs et les poudres, vient de rallumer les fours d’une production que beaucoup pensaient perdue à jamais : celle de la poudre de gros calibre. Avec un investissement colossal de 100 millions d’euros, ce projet ne se contente pas de relancer une usine ; il redessine les contours de la souveraineté nationale dans un monde où la dépendance extérieure peut coûter cher. Alors, que signifie ce retour en force pour la France et ses alliés ? Plongeons dans cette aventure industrielle hors norme.
Un Retour aux Sources Stratégique
Il y a encore quelques années, produire de la poudre militaire sur le sol français relevait du souvenir lointain. Au début des années 2000, cette capacité avait été délocalisée en Suède, dans une filiale d’Eurenco, laissant la France vulnérable à des approvisionnements extérieurs. Une décision qui, à l’époque, semblait pragmatique, mais qui s’est révélée être une faiblesse criante dans un contexte géopolitique tendu.
Aujourd’hui, tout change. Le 20 mars 2025, l’usine de Bergerac a célébré l’inauguration de sa nouvelle unité de production. Thierry Francou, PDG d’Eurenco, n’a pas caché sa fierté : les premiers grains de poudre ont été fabriqués, marquant le début d’une ère nouvelle. D’ici l’été, quatre lignes de production tourneront à plein régime, promettant une capacité annuelle de **1200 tonnes**, avec une extension possible à **1800 tonnes**.
Un Investissement Massif pour l’Autonomie
Ce projet n’est pas une simple relance industrielle ; c’est un acte de souveraineté. Avec un budget de 100 millions d’euros, dont une douzaine financée par l’État, Eurenco a relevé un défi titanesque. Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a souligné l’absurdité passée : dépendre de pays étrangers, même alliés comme la Suède, pour un produit aussi stratégique était un luxe que la France ne pouvait plus se permettre.
« Nous étions mis en situation de dépendance de pays parfois européens et proches, tant mieux, la Suède, mais parfois aussi hors de l’Union européenne. »
– Sébastien Lecornu, Ministre des Armées
Cet effort s’inscrit dans une logique plus large : produire localement les composants essentiels des munitions. Des corps d’obus aux charges modulaires, en passant par la poudre, la France vise une autonomie complète pour ses systèmes d’artillerie. Résultat ? Une capacité projetée de **100 000 obus par an**, un chiffre qui résonne comme une promesse de résilience.
Une Course Contre la Montre Réussie
Le calendrier de ce projet impressionne autant que son ambition. Annoncé en février 2023, le chantier a vu sa première pierre posée en avril 2024, en présence d’Emmanuel Macron. Objectif : livrer les premières poudres à l’été 2025. Pari tenu, et même dépassé, puisque les premières productions ont démarré dès mars 2025. Cette rapidité témoigne d’une mobilisation exemplaire entre l’État et l’industrie.
Thierry Francou l’a assuré : ces délais ne sont pas négociables. La France, mais aussi ses alliés, comptent sur cette poudre pour renforcer leurs défenses. Dans un monde où les tensions géopolitiques s’intensifient, chaque mois gagné est une victoire.
Une Start-up au Cœur de la Défense
Eurenco, bien que spécialisée, incarne l’esprit d’une start-up audacieuse. Avec un carnet de commandes qui explose – **3 milliards d’euros en deux ans** – et un chiffre d’affaires attendu de 500 millions d’euros en 2025, l’entreprise surfe sur la vague du réarmement mondial. Présente sur tous les fronts (petit calibre, gros calibre, missiles), elle se positionne comme un acteur incontournable.
À Bergerac, les effectifs ont doublé depuis 2019, atteignant **500 salariés**. Un dynamisme qui ne s’arrête pas là : une subvention européenne de **47 millions d’euros**, obtenue via le plan ASAP, permettra d’ajouter une troisième ligne de charges modulaires d’ici 2027, doublant encore la capacité de production.
Les Clés du Succès : Risque et Soutien
Ce projet est aussi une leçon d’audace industrielle. Environ **50 %** du financement provient de l’autofinancement d’Eurenco, une prise de risque saluée par Sébastien Lecornu. Pour le ministre, cette approche doit devenir la norme : dans un secteur où les commandes affluent – **45 milliards d’euros en 2025 contre 10 milliards en 2017** –, les industriels doivent investir sans attendre.
Pourtant, ce pari n’aurait pas vu le jour sans un soutien public massif. L’État et l’Europe ont joué un rôle clé, garantissant la viabilité d’une initiative aussi ambitieuse. Une synergie qui pourrait inspirer d’autres secteurs.
Vers une Nouvelle Ère Industrielle
La relocalisation d’Eurenco ne se limite pas à la défense. Elle illustre un mouvement plus vaste : celui du *Made in France*, porté par une prise de conscience collective. En redevenant autonome, la France renforce sa crédibilité sur la scène internationale et sécurise ses approvisionnements dans un monde incertain.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec une production potentielle de **1800 tonnes de poudre** et **100 000 obus annuels**, Bergerac devient un pilier stratégique. Mais au-delà des données, c’est une histoire de volonté, d’innovation et de résilience qui se dessine.
Et Après ? Les Défis à Venir
Si le succès est au rendez-vous, les défis ne manquent pas. Recruter une cinquantaine de nouveaux talents pour la troisième ligne de production, maintenir la cadence face à une demande croissante, ou encore innover pour rester compétitif : Eurenco devra continuer à se réinventer.
Et puis, il y a la question du modèle. Si cette relocalisation fonctionne, pourra-t-elle être reproduite ailleurs ? Dans l’énergie, la santé ou la tech, la France a-t-elle les moyens de ses ambitions souveraines ? L’avenir le dira.
En attendant, Bergerac s’impose comme un symbole. Celui d’un pays qui refuse de céder à la fatalité et qui, grain de poudre après grain de poudre, reconstruit son indépendance.