Robotaxis : Le Point de Bascule Approche-T-Il ?
Imaginez-vous en 2026 : vous sortez de chez vous à Dallas, Denver ou Miami, vous levez la main (ou plutôt votre smartphone) et une voiture sans personne au volant s’arrête devant vous en moins de trois minutes. Plus de chauffeur Uber qui râle, plus de parking à chercher, plus de clés à perdre. Cette scène, qui ressemblait encore à de la science-fiction il y a cinq ans, est en train de devenir une réalité concrète aux États-Unis. Et la vitesse à laquelle tout s’accélère est absolument vertigineuse.
Le raz-de-marée Waymo change la donne
Fin novembre 2025, Waymo a littéralement inondé la carte américaine de nouvelles annonces. L’entreprise d’Alphabet, déjà présente commercialement à Phoenix, San Francisco, Los Angeles, Austin et Atlanta, a révélé qu’elle allait s’implanter dans 18 nouvelles métropoles d’ici 2026. Parmi elles : Miami (où les safety drivers viennent d’être retirés), Las Vegas, Seattle, Washington D.C., mais aussi des villes moins attendues comme Nashville, San Antonio ou Orlando.
Ce n’est plus une simple expansion : c’est une conquête territoriale. Waymo passe d’une présence symbolique dans quelques bastions tech à une couverture qui touche le Sud-Est, le Midwest et même la côte Est. Et l’entreprise ne s’arrête pas là : des tests sont en cours à New York, et des déploiements commerciaux sont prévus à Londres et Tokyo. Pour la première fois, le robotaxi sort vraiment de la bulle californienne.
Tesla et Zoox ne restent pas les bras croisés
Pendant ce temps, Tesla vient d’obtenir le dernier permis qui lui manquait en Arizona pour lancer son service de robotaxi. Elon Musk l’avait promis pour 2025 : c’est désormais possible légalement dans l’État qui a vu naître les premiers essais de Waymo il y a plus de dix ans.
Zoox, la filiale d’Amazon, franchit elle aussi une étape symbolique : ses étranges véhicules bidirectionnels sans volant ni pédales commencent à transporter des membres du public à San Francisco dans le cadre de son programme « early rider ». On passe du prototype confidentiel au contact réel avec Monsieur et Madame Tout-le-monde.
« Nous ne sommes plus dans la phase expérimentale. Nous sommes dans la phase de déploiement massif. »
– Impression générale qui se dégage des annonces de novembre 2025
Mais alors, le « tipping point » est-il déjà là ?
Non. Pas encore. Et c’est là que ça devient passionnant.
La couverture géographique impressionnante de Waymo est réelle, mais elle reste concentrée sur des zones déjà très technophiles ou très réglementairement permissives. San Francisco, Austin ou Miami, ce sont des villes qui ont accepté depuis longtemps d’être des laboratoires vivants. Le vrai test viendra quand le robotaxi saturera des villes comme Detroit (berceau de l’automobile traditionnelle), Houston ou Chicago en plein hiver.
Le basculement sociétal ne se mesurera pas seulement au nombre de véhicules, mais à trois critères précis :
- La profondeur géographique : quand des villes de taille moyenne du Midwest ou du Sud-Est auront plusieurs milliers de robotaxis en circulation quotidienne.
- La concurrence réelle : aujourd’hui Waymo domine outrageusement. Le jour où Tesla, Zoox, Cruise (quand elle reviendra) et peut-être des acteurs chinois se battront sur les mêmes boulevards, les prix chuteront et les modèles économiques se diversifieront.
- L’effet écosystémique : quand des startups naîtront spécifiquement grâce à l’existence des robotaxis (entretien spécialisé, assurance adaptée, services à bord, publicité géolocalisée, etc.).
Les signaux faibles qui annoncent la tempête
Pourtant, certains signaux montrent que le mouvement est irréversible.
Prenez Point One Navigation : cette startup californienne vient de lever 35 millions de dollars pour sa technologie de localisation centimétrique. Sans robotaxi, ce genre d’entreprise reste confidentiel. Avec des dizaines de milliers de véhicules autonomes qui auront besoin de se repérer au centimètre près dans des environnements complexes, c’est le jackpot.
Autre exemple : Autonomy, le service d’abonnement automobile fondé par Scott Painter (le créateur de TrueCar), lève 25 millions pour diversifier sa flotte au-delà de Tesla. L’idée ? Proposer des abonnements mensuels à des robotaxis personnels. On passe du transport à la demande à la possession « as a service » sans les contraintes.
Même des acteurs plus discrets bougent : la japonaise Turing lève près de 100 millions de dollars pour ses camions autonomes, la chinoise Pony.ai dévoile sa quatrième génération de poids lourds sans chauffeur. L’autonomie ne concerne plus seulement les particuliers.
Et la France dans tout ça ?
Pendant que les États-Unis accélèrent à fond, l’Europe (et particulièrement la France) reste étrangement en retrait. Les raisons sont connues : cadre réglementaire ultra-prudent, acceptabilité sociale moindre, densité urbaine différente. Pourtant, les mêmes entreprises regardent déjà vers Londres et Tokyo. Paris, Berlin ou Milan pourraient-elles être les grandes absentes de la révolution robotaxi ?
Rien n’est écrit. Mais plus le fossé se creuse, plus il sera difficile de le combler ensuite. Les effets de réseau jouent à plein : plus il y a de robotaxis, plus la donnée s’accumule, plus les systèmes deviennent fiables, moins c’est cher, plus les gens adoptent… et ainsi de suite.
Ce qui nous attend vraiment en 2026-2030
Voici le scénario le plus probable :
- 2026 : Waymo couvre 25+ villes américaines, Tesla lance enfin son service dans 3-5 États.
- 2027 : Premiers effets sur l’immobilier (les parkings du centre-ville commencent à perdre de la valeur).
- 2028 : Les premières villes annoncent la fin des places de stationnement en surface pour les reconvertir en espaces verts ou logements.
- 2030 : Dans certaines métropoles américaines, posséder une voiture personnelle devient aussi ringard que d’avoir un fax aujourd’hui.
On n’en est pas là. Mais chaque annonce de Waymo, chaque permis obtenu par Tesla, chaque passager transporté par Zoox nous en rapproche inexorablement.
Le point de bascule n’est plus une question de technologie. Il est désormais une question de tempo, de régulation et surtout d’acceptation collective.
Et vous, dans quelle ville rêveriez-vous de monter pour la première fois dans un robotaxi ? La réponse à cette question dira beaucoup de choses sur l’endroit où le futur arrivera en premier.