Robots et IA : la solution à la crise du logement au Canada ?
Imaginez un monde où une maison entière peut voir le jour en quelques jours seulement, sans les aléas de la météo ni les pénuries chroniques de main-d’œuvre qualifiée. Au Canada, pays où la crise du logement atteint des niveaux critiques, cette vision n’est plus tout à fait de la science-fiction. Des startups audacieuses misent sur les robots, l’intelligence artificielle et la robotique avancée pour transformer radicalement la façon dont nous construisons nos habitations.
Alors que le gouvernement fédéral ambitionne de doubler la cadence de construction pour combler le déficit abyssal de logements, une question essentielle émerge : les machines peuvent-elles réellement devenir les alliées incontournables d’une filière du bâtiment en perte de vitesse ?
Quand la robotique s’invite sur les chantiers canadiens
Longtemps resté à l’écart de la révolution technologique qui a bouleversé l’automobile, l’électronique ou la logistique, le secteur de la construction résiste encore farouchement à l’automatisation massive. Pourtant, les chiffres sont implacables : la productivité horaire dans le bâtiment canadien a reculé de manière alarmante ces dernières années, tandis que l’âge moyen des travailleurs grimpe dangereusement.
Face à ce constat, plusieurs entrepreneurs canadiens ont décidé de ne plus attendre. Ils développent des solutions qui allient précision robotique, logiciels intelligents et matériaux innovants pour produire plus vite, mieux et, idéalement, à moindre coût.
Promise Robotics : l’IA au cœur de la fabrication murale
Installée dans l’est de Calgary, Promise Robotics incarne sans doute l’approche la plus sophistiquée actuellement en développement au Canada. Fondée par d’anciens cadres d’Autodesk et un entrepreneur du bâtiment, la jeune pousse ne se contente pas d’automatiser des gestes répétitifs.
Grâce à un système logiciel propriétaire dopé à l’intelligence artificielle, ses robots industriels allemands « comprennent » les plans, s’adaptent aux spécificités locales et enchaînent jusqu’à 300 opérations différentes pour fabriquer un mur complet en une dizaine de minutes seulement. Résultat : les éléments structurels d’une maison de deux étages peuvent théoriquement être prêts en une seule journée de production.
« Dans le bâtiment résidentiel, on ne construit jamais deux fois la même chose. Il est impossible de tout pré-programmer. »
– Ramtin Attar, PDG de Promise Robotics
Cette flexibilité ouvre la voie à la production de logements tant standardisés que sur-mesure, tout en respectant les codes du bâtiment qui varient énormément d’une province à l’autre, voire d’une municipalité à l’autre.
Horizon Legacy et son robot mobile VAL
À l’autre bout du spectre technologique, l’entreprise ontarienne Horizon Legacy a choisi une stratégie radicalement différente : plutôt que d’enfermer la robotique dans une usine fixe, elle déplace l’usine sur le chantier.
Leur robot VAL, dérivé d’une base automobile et adapté au bâtiment, imprime en 3D des composants en béton directement sur site. En 2025, l’équipe a achevé ce qui est présenté comme le premier quartier canadien construit avec une part significative d’éléments robotisés sur place : 26 maisons en rangée à Gananoque, dont 30 % proposés en location à loyer modéré.
Ce modèle mobile présente plusieurs avantages : réduction des transports de matériaux préfabriqués, adaptation immédiate aux contraintes du terrain et, surtout, création d’une nouvelle catégorie d’emplois moins physiquement exigeants, plus accessibles aux femmes, aux seniors et aux personnes en situation de handicap.
Intelligent City : le bois massif préfabriqué haute précision
Dans la région de Delta en Colombie-Britannique, Intelligent City explore une autre voie prometteuse : la préfabrication robotisée de structures en mass timber (bois lamellé massif), matériau renouvelable désormais autorisé pour des immeubles de grande hauteur dans plusieurs provinces.
Les éléments sont fabriqués en usine avec une précision extrême puis assemblés sur site comme un gigantesque jeu de Lego. Selon OD Krieg, président de l’entreprise, le principal frein n’est pas tant réglementaire que psychologique : les promoteurs hésitent à prendre le risque d’une technologie encore peu connue quand chaque projet représente des dizaines de millions de dollars.
« Chaque bâtiment est un actif de 50 millions de dollars. Il est très risqué de faire une grosse erreur. »
– OD Krieg, Intelligent City
Les vrais obstacles : bureaucratie et volatilité du marché
Malgré ces avancées technologiques impressionnantes, plusieurs experts tempèrent l’enthousiasme. Mike Moffatt, économiste spécialisé dans le logement et directeur de la Missing Middle Initiative à l’Université d’Ottawa, pointe du doigt deux freins majeurs :
- Les délais d’approbation municipaux extrêmement variables (de 5 à 31 mois selon les villes)
- La fragmentation extrême des codes du bâtiment à travers le pays
Ces lenteurs administratives annihilent une grande partie des gains de productivité potentiels offerts par l’automatisation. Les usines fixes, en particulier, souffrent énormément des périodes de ralentissement du marché immobilier : contrairement aux constructeurs traditionnels, elles ne peuvent pas facilement réduire leurs coûts fixes.
Le rôle décisif que pourrait jouer l’État
Pour Laurent Carbonneau, vice-président du Council of Canadian Innovators, la solution passe par un engagement beaucoup plus fort des pouvoirs publics. Il appelle à faire de l’État le plus gros client de ces technologies pour les projets de logements sociaux et abordables, à l’image de ce qui s’est fait avec succès en Europe et aux États-Unis pour d’autres secteurs stratégiques.
En devenant acheteur garanti à grande échelle, le gouvernement pourrait permettre aux entreprises de franchir le cap critique des économies d’échelle, tout en accélérant l’acceptation de ces méthodes constructives par l’ensemble de la filière.
Vers un tournant historique pour le logement canadien ?
Le défi est colossal : le Canada doit construire environ 4,8 millions de logements supplémentaires d’ici 2035 pour retrouver un niveau d’abordabilité comparable à celui de 2019. Dans le même temps, le secteur fait face à une pénurie projetée de 500 000 travailleurs d’ici 2030.
Face à cette équation apparemment insoluble, les technologies de construction robotisée et automatisée apparaissent comme l’une des rares pistes capables d’apporter une réponse à la fois quantitative et qualitative. Elles pourraient non seulement accélérer la cadence, mais aussi améliorer la durabilité, réduire les déchets de chantier et ouvrir le secteur à une main-d’œuvre plus diversifiée.
Reste à savoir si le Canada saura surmonter ses inerties réglementaires et culturelles pour laisser ces innovations prendre véritablement leur envol. Comme le résume Laurent Carbonneau avec un mélange d’optimisme prudent et de détermination :
« Je suis optimiste sur une percée ultime. Ce ne sera ni rapide ni simultané, mais nous en sommes capables. Nous pouvons accomplir des choses difficiles. »
– Laurent Carbonneau, Council of Canadian Innovators
Dans un pays qui se vante souvent de sa capacité à innover face aux grands défis, l’heure est peut-être venue de prouver que cette réputation n’est pas usurpée… y compris sur le terrain très concret de la construction résidentielle.
Et vous, pensez-vous que les robots seront les véritables sauveurs du logement canadien ou ne resteront-ils qu’une solution marginale face à l’ampleur de la crise ?