
Shopify Vers une Domiciliation US : Alerte pour le Canada
Saviez-vous que la plus grande entreprise technologique du Canada pourrait bientôt arborer un drapeau étoilé ? Dans un monde où les frontières économiques s’effacent peu à peu, Shopify, fleuron canadien basé à Ottawa, semble poser les jalons d’un virage stratégique majeur. Ses récents dépôts auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine font jaser, et pas seulement dans les cercles financiers. Que signifie ce pas vers une possible domiciliation aux États-Unis, et pourquoi cela inquiète-t-il autant les observateurs au nord du 49e parallèle ?
Un Pivot Stratégique Dévoilé par les Documents Officiels
Le 28 février 2025, une bombe discrète a été larguée dans l’écosystème tech canadien. Shopify, connu pour ses solutions e-commerce révolutionnaires, a déposé un formulaire 10-K auprès de la SEC, un document habituellement réservé aux entreprises américaines. Jusqu’ici, la firme utilisait le formulaire 40-F, typique des émetteurs étrangers. Ce changement, repéré par Peter Haynes, directeur général chez TD Securities, n’est pas anodin. Il s’accompagne de l’ajout d’un bureau exécutif à New York et d’un numéro d’identification d’employeur américain.
Mais ce n’est pas tout. Shopify a modifié la présentation de ses actifs, intégrant désormais les actifs courants dans ses calculs, renversant ainsi la répartition géographique : de 86 % au Canada l’an dernier, on passe à 78 % aux États-Unis. Pour Haynes, ces indices convergent vers une conclusion : Shopify se prépare à devenir une entreprise domiciliée aux États-Unis.
Un Tremplin vers les Indices Américains
Pourquoi une telle manœuvre ? L’explication pourrait résider dans les avantages financiers colossaux qu’offre une domiciliation aux États-Unis. Selon l’analyse de Haynes, ce repositionnement rend Shopify éligible à une inclusion dans des indices prestigieux comme le Russell 1000. Une telle intégration pourrait générer une demande de 52,2 millions d’actions, soit environ 6 milliards de dollars, de la part des investisseurs institutionnels suivant ces indices.
Ce n’est pas qu’une question de chiffres. En s’alignant sur les standards de reporting des géants du logiciel américains, Shopify cherche à séduire un public d’investisseurs habitués à des noms comme Microsoft ou Adobe. Alex Lyons, porte-parole de l’entreprise, a d’ailleurs souligné dans un courriel que ce choix vise à “harmoniser nos disclosures avec celles de nos pairs logiciels”.
Si une entreprise pense pouvoir attirer une demande significative des indexeurs américains en changeant de siège, c’est une décision évidente.
– Peter Haynes, TD Securities
Une Crise Existentielle pour le Canada
Ce mouvement ne concerne pas que Shopify. Il s’inscrit dans une tendance troublante pour le Canada. Des entreprises comme Barrick Gold ou TFI International ont déjà franchi le pas, suivant l’exemple de Brookfield Asset Management. Pour Peter Haynes, c’est un signal d’alarme : “Nous sommes à Defcon-1 pour les marchés de capitaux canadiens”. La perte potentielle de Shopify, valorisée comme la plus grande success story tech du pays, serait un coup dur pour l’économie nationale.
Pourtant, ce virage semble contredire les déclarations passées de ses dirigeants. Tobi Lütke, PDG de Shopify, a souvent clamé son attachement au Canada. En pleine guerre commerciale avec les États-Unis sous Donald Trump, il avait écrit : “J’ai bâti la plus grande entreprise tech du Canada ici parce que je sais que c’est un endroit spécial”. Alors, que s’est-il passé ?
Entre Patriotisme et Pragmatisme
Les décisions corporatives, comme le rappelle Haynes, ne reposent pas sur des élans du cœur, mais sur des calculs froids. Si le Canada offre un terreau fertile pour les start-ups grâce à ses talents et ses politiques favorables, les États-Unis demeurent le centre névralgique des marchés financiers mondiaux. Une domiciliation américaine pourrait doper la visibilité de Shopify auprès des investisseurs et faciliter son expansion.
Cependant, ce choix soulève des questions éthiques et identitaires. Shopify a récemment rejoint 28 entrepreneurs canadiens dans Build Canada, une initiative visant à renforcer l’écosystème entrepreneurial local. Harley Finkelstein, président de l’entreprise, et Tobi Lütke figurent parmi les signataires. Cette plateforme prône des réformes fiscales et une hausse des exportations – des objectifs qui semblent en décalage avec un éventuel départ vers les États-Unis.
Des Signaux Contradictoires dans les Valeurs
À côté de ces déclarations patriotiques, Shopify envoie des messages ambigus. En février 2025, lors de la présentation de ses excellents résultats trimestriels, l’entreprise s’est retrouvée sous le feu des critiques. Kanye West, via sa boutique propulsée par Shopify, a vendu un t-shirt orné d’une croix gammée nazie pendant près de deux jours avant que la plateforme ne réagisse. Officiellement, le retrait était lié à des risques de fraude, et non au contenu controversé.
Parallèlement, Shopify a démantelé plusieurs de ses initiatives en faveur de la diversité. Le programme Build Native, destiné aux entrepreneurs autochtones, a été abandonné en janvier, suivi du Build Black en février. Ces décisions ont suscité l’indignation, notamment d’Arlene Dickinson, femme d’affaires influente, qui a déploré sur LinkedIn ce recul sur des valeurs fondatrices de l’entreprise.
Shopify a bâti son succès au Canada sur l’idée que n’importe qui, n’importe où, pouvait lancer une entreprise. Ce revirement est décevant.
– Arlene Dickinson, Investisseuse
Un Alignement avec les Tendances Américaines ?
Ce virage coïncide avec une vague outre-Atlantique. Sous la présidence de Donald Trump, un décret exécutif a qualifié les initiatives de diversité de “gaspillage public et discrimination honteuse”. Des géants comme Google, Meta et Amazon ont réduit leurs programmes DEI en conséquence. Shopify, en se rapprochant des États-Unis, semble s’inspirer de cette mouvance, au grand dam de plus de 350 leaders tech canadiens qui ont signé une lettre ouverte dénonçant ce recul.
Pourtant, ces choix pourraient aussi refléter une stratégie de survie dans un marché ultra-compétitif. En se débarrassant de programmes jugés secondaires, Shopify recentre ses ressources sur sa croissance internationale, un impératif pour concurrencer des acteurs comme Amazon.
Quelles Conséquences pour l’Écosystème Canadien ?
Si Shopify franchit le Rubicon, les répercussions seront multiples. D’abord économiques : la perte d’un champion national affaiblirait la confiance dans le potentiel tech canadien. Ensuite, symboliques : Ottawa, qui se rêve en Silicon Valley du Nord, verrait son ambition écornée. Enfin, sociales : les entrepreneurs marginalisés, autrefois soutenus par Shopify, pourraient se sentir abandonnés.
- Impact économique : Moins d’emplois et d’investissements directs au Canada.
- Impact symbolique : Un signal négatif pour les start-ups locales.
- Impact social : Une fracture avec les communautés soutenues par les programmes DEI.
Pour autant, tout n’est pas perdu. Shopify n’a pas officiellement confirmé un changement de domiciliation, et ses racines canadiennes restent profondes. Mais le message est clair : dans la course à la suprématie technologique, les entreprises n’hésitent pas à redessiner leurs frontières.
Un Avenir Incertain
Alors, Shopify restera-t-il un étendard canadien ou deviendra-t-il un nouvel acteur américain ? Les prochains mois seront décisifs. Entre ses ambitions mondiales et son héritage national, l’entreprise marche sur une corde raide. Une chose est sûre : ce dilemme dépasse les salles de conseil d’administration pour toucher au cœur de l’identité économique du Canada.
En attendant, les observateurs scrutent chaque mouvement. Les dépôts SEC ne sont qu’un début. La suite dépendra des choix stratégiques de Tobi Lütke et de son équipe – des choix qui pourraient redéfinir non seulement Shopify, mais tout un écosystème.