SRTX Sheertex : Insolvabilité Et Vente À AYK
Imaginez une paire de collants si résistants qu'ils défient l'idée même de la fragilité féminine : impossible à déchirer, même avec une force surhumaine. C'est l'exploit que promettait Sheertex, la marque phare de la startup montréalaise SRTX. Pourtant, derrière cette innovation technologique qui a séduit des millions de consommatrices, se cachait une réalité bien plus sombre. En février 2026, les documents judiciaires ont révélé l'ampleur des difficultés financières qui ont conduit cette pépite québécoise vers l'insolvabilité. Une histoire qui rappelle cruellement que même les idées les plus brillantes peuvent trébucher face aux réalités économiques.
Une innovation prometteuse née à Montréal
Fondée en 2017 par l'entrepreneure visionnaire Katherine Homuth, SRTX s'est rapidement imposée comme une référence dans le domaine des matériaux textiles avancés. Au cœur de son offre : un polymère révolutionnaire, plusieurs fois plus résistant que l'acier, transformé en collants d'une durabilité exceptionnelle. Baptisés Sheertex, ces produits ont conquis un public lassé des collants filants après une seule utilisation. La startup a également développé Watertex pour les maillots de bain hydrofuges et même un logiciel de gestion de production textile nommé Cortex.
L'ambition allait bien au-delà de simples collants. SRTX rêvait de redéfinir l'industrie de l'habillement en contrôlant toute la chaîne, de la matière première à la vente finale, depuis son usine de 300 000 pieds carrés à Pointe-Claire. Une vision industrielle audacieuse dans un secteur en déclin au Québec, mais portée par une levée de fonds impressionnante : près de 255 millions de dollars américains en capitaux et dettes auprès d'investisseurs de renom comme H&M, BDC, Investissement Québec et RBC.
Cette trajectoire fulgurante a valu à SRTX une valorisation de 350 millions de dollars à son apogée. Les clientes étaient conquises, la technologie validée. Pourtant, le chemin vers la rentabilité s'est avéré semé d'embûches bien plus nombreuses que prévu.
Le pivot stratégique qui a tout changé
À partir de 2023, SRTX a décidé d'abandonner progressivement son modèle direct-to-consumer pour se tourner vers le B2B. L'idée semblait logique : vendre en gros à des détaillants pour augmenter les volumes et faire baisser les coûts unitaires. Mais ce virage a eu un effet immédiat et brutal sur les revenus.
Après un pic à 45,5 millions de dollars américains en 2023, le chiffre d'affaires a chuté à 27,9 millions en 2024. La transition vers des partenaires retail signifiait des marges plus faibles et une dépendance accrue à des volumes qui tardaient à arriver. Katherine Homuth elle-même avait alerté sur cette phase critique :
« La technologie fonctionne. Les clientes sont fidèles. La vision est claire. Mais notre capacité à sécuriser le fonds de roulement pour financer la production 2025 déterminera si nous saisissons cette opportunité. »
– Katherine Homuth, fondatrice de SRTX
Malgré cet appel à l'aide public en fin 2024, la startup n'a pas réussi à inverser la tendance. Les premiers mois de 2025 ont été catastrophiques : seulement 7,6 millions de revenus pour une perte nette de 30,1 millions de dollars américains entre janvier et octobre. Cumulées depuis 2023, les pertes dépassaient les 128 millions.
Les facteurs qui ont accéléré la chute
Si le pivot stratégique a fragilisé les finances, plusieurs éléments externes ont aggravé la situation. Les menaces de tarifs douaniers américains et la fin potentielle de l'exemption de minimis ont semé le doute chez les investisseurs dès 2024-2025. SRTX réalisait alors 70 % de ses ventes D2C aux États-Unis.
À cela s'ajoutaient des coûts de production prohibitifs. Fabriquer des collants avec un matériau high-tech dans une usine québécoise n'était pas donné. La startup a investi 50 millions dans son infrastructure manufacturière tout en vendant à perte pour prouver la demande. Un cercle vicieux classique des hardware startups :
- Investir massivement pour scaler la production
- Vendre à prix cassés pour démontrer le marché
- Attendre que les volumes justifient les coûts
- Mais les volumes n'arrivent pas assez vite
Les licenciements se sont enchaînés : 40 % des 350 employés en février 2025, puis la moitié des effectifs restants en octobre. La trésorerie fondait : 4,5 millions de dollars en caisse face à 166,4 millions de passifs en fin 2025.
Le chemin vers l'insolvabilité et la reprise
En octobre 2025, après le départ de la CEO intérimaire Sophie Boulanger, SRTX lançait une revue stratégique. 138 acheteurs potentiels contactés, quatre offres reçues. Finalement, c'est AYK International, fabricant québécois des marques Secret et Silks, qui l'emporte. Le tribunal de Québec approuve la transaction fin février 2026.
La structure ? Un reverse vesting order : les actifs désirés (marque Sheertex, technologie propriétaire) passent à AYK, tandis que dettes et actifs indésirables (bail d'usine, certaines machines) restent dans une coquille vide sous la Loi sur la faillite et l'insolvabilité. Seuls sept employés sur les trente restants sont repris.
AYK s'engage à poursuivre la marque Sheertex et à commercialiser la technologie. Une issue qui préserve une partie de l'innovation québécoise, même si l'usine géante de Pointe-Claire ferme ses portes.
Quelles leçons pour l'écosystème startup ?
L'aventure SRTX illustre plusieurs vérités douloureuses du monde des deep tech et hardware. D'abord, scaler une production physique coûte infiniment plus cher et prend plus de temps que dans le logiciel. Ensuite, miser sur un pivot B2B sans filet de sécurité peut s'avérer fatal quand les marges se compriment.
Les menaces géopolitiques (tarifs, changes) pèsent lourd sur les entreprises exportatrices. Et surtout : même avec 255 millions levés, sans rentabilité rapide, la corde se tend vite. Katherine Homuth l'avait dit sans filtre :
« Sheertex n'est pas rentable – loin de là. Nous perdons plus de 30 millions par an à fabriquer et expédier des collants. »
– Katherine Homuth, décembre 2024
Cette transparence brutale reste rare dans l'écosystème. Elle rappelle que derrière chaque licorne potentielle se cache souvent une bataille acharnée contre les chiffres. SRTX n'a pas réussi à sortir du fameux « valley of death » entre preuve de concept et rentabilité industrielle.
Mais l'histoire n'est pas totalement tragique. La technologie survit grâce à AYK. Peut-être que dans quelques années, des collants Sheertex « nouvelle génération » réapparaîtront sur le marché, fabriqués avec plus de sagesse financière. En attendant, le parcours de SRTX reste une étude de cas fascinante pour tout entrepreneur qui rêve de réinventer un produit du quotidien avec de la science de pointe.
Dans un Québec qui cherche à développer ses champions technologiques, l'épilogue de SRTX invite à la prudence mais aussi à la persévérance. Car même dans l'échec apparent, une innovation peut trouver une seconde vie.