Ssense : Les Fondateurs Récupèrent Leur Empire
Imaginez un empire du luxe en ligne, né dans une chambre à Montréal, qui atteint une valorisation de 5 milliards de dollars, puis vacille sous les coups de boutoir d'un marché impitoyable. Et si les fondateurs, ces visionnaires qui ont tout construit de leurs mains, parvenaient à le reprendre en main au nez et à la barbe de puissants créanciers ? C'est exactement ce qui vient de se produire avec Ssense, et cette histoire force le respect.
Une renaissance inattendue pour Ssense
Le 4 février 2026, la Cour supérieure du Québec a rendu un jugement qui change la donne. Les frères Atallah – Rami, Bassel et Firas – obtiennent le feu vert pour racheter leur propre entreprise via une offre évaluée à 78 millions de dollars. Malgré l'opposition farouche des principales banques canadiennes et de certains investisseurs institutionnels, la justice a tranché en faveur de la continuité opérationnelle plutôt que d'une liquidation froide des actifs.
Cette décision n'est pas anodine. Elle marque un tournant dans la saga financière qui secoue Ssense depuis l'automne 2025. Une plateforme qui incarnait le rêve du e-commerce indépendant haut de gamme se retrouve soudain au bord du précipice, puis rebondit grâce à la ténacité de ses créateurs.
Les racines d'une success story montréalaise
Tout commence en 2003. Trois frères passionnés de mode décident de lancer Ssense, une boutique en ligne spécialisée dans le designer pointu et le streetwear de luxe. À une époque où Amazon domine déjà, ils misent sur le curation éditoriale et une sélection ultra-pointue. Le pari paie : la plateforme devient une référence mondiale, attire les plus grands noms et séduit une clientèle internationale exigeante.
En 2021, Ssense atteint une valorisation stratosphérique de 5 milliards de dollars. Montréal possède alors sa licorne mode, symbole d'une scène tech créative et audacieuse. Mais le vent tourne rapidement. Entre 2023 et 2025, les habitudes de consommation évoluent, les taux d'intérêt grimpent, et le secteur du luxe ressent les premiers craquements.
Le coup fatal semble venir en 2025 avec la suppression de l'exemption de minimis aux États-Unis. Les colis de moins de 800 dollars USD perdent leur avantage fiscal à l'importation, rendant les expéditions transfrontalières beaucoup plus coûteuses. Pour une entreprise très dépendante du marché américain, c'est un choc majeur.
La descente aux enfers et l'entrée en procédure CCAA
En septembre 2025, Ssense se place sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (CCAA). Actifs : 387 millions de dollars. Passifs : 371 millions, dont d'importantes dettes bancaires et des congés accumulés pour les employés. Les liquidités s'épuisent, la tension monte.
Les créanciers principaux – Banque de Montréal, RBC, Scotia, Banque Nationale et JPMorgan Chase – totalisent plus de 113 millions de dollars. Investissement Québec, qui avait financé l'automatisation du centre de distribution à hauteur de 21,3 millions, se joint au concert des oppositions. Tous veulent une vente rapide des actifs pour maximiser leur recouvrement.
L'entreprise est profondément déçue par cette démarche et dépose sa propre demande CCAA.
– Communication officielle de Ssense en août 2025
Après des négociations tendues, un accord intermédiaire permet près de 40 millions de dollars de financement temporaire. Ssense continue d'opérer pendant qu'un processus de sollicitation d'offres (SISP) est lancé sous supervision judiciaire.
Le combat pour le contrôle : de 20 à 78 millions
Les fondateurs ne restent pas les bras croisés. Leur première offre en décembre, à 20 millions, est jugée insuffisante par le contrôleur judiciaire. Ils reviennent avec une proposition musclée : 78 millions au total, dont 58,5 millions en cash, la reprise de certaines dettes, et surtout un plan clair pour maintenir l'activité.
Ils s'engagent à conserver environ 660 employés réguliers et 100 occasionnels. C'est un argument fort : préserver les emplois dans une métropole où le secteur mode-tech est stratégique.
- Continuité opérationnelle assurée
- Paiement cash immédiat de 58,5 M$
- Reprise sélective de passifs
- Maintien de ~760 postes
Les créanciers sécurisés crient au scandale. Selon eux, une liquidation ordonnée rapporterait bien davantage. Mais la Cour tranche autrement : l'offre des fondateurs est supérieure à une vente forcée, qui comporterait des risques d'exécution majeurs et un impact négatif sur la valeur résiduelle.
Pourquoi cette victoire est une bonne nouvelle pour l'écosystème startup canadien
Dans un paysage où les licornes canadiennes se comptent sur les doigts d'une main, voir un fondateur reprendre les rênes après une procédure CCAA envoie un message puissant. Cela prouve que l'innovation et la vision entrepreneuriale peuvent l'emporter sur une approche purement financière court-termiste.
Montréal consolide aussi son statut de hub créatif. Ssense n'est pas seulement un site e-commerce ; c'est une plateforme culturelle qui mélange mode, art et contenu éditorial. La sauver signifie préserver une identité unique sur la scène internationale.
Pour les autres startups en difficulté, ce cas montre que la CCAA peut être un outil de sauvetage plutôt qu'une sentence de mort. Avec un partenaire solide (ici un important family office canadien non nommé), il est possible de restructurer sans tout sacrifier.
Les défis qui attendent encore Ssense
La partie n'est pas terminée. La transaction reste soumise à des approbations réglementaires. Les liquidités sont toujours tendues – le jugement insiste sur l'urgence, avec des réserves projetées à seulement 1,2 million fin février si rien ne bouge.
Le marché du luxe reste volatile. Les consommateurs resserrent leurs budgets, la concurrence des géants chinois et américains s'intensifie, et les coûts logistiques post-tarifs demeurent élevés. Les frères Atallah devront démontrer qu'ils peuvent relancer la croissance tout en gérant une structure financière assainie.
Mais cette étape franchie, l'espoir renaît. Ssense redevient maître de son destin, et c'est déjà une victoire considérable dans un secteur où les indépendants se font rares.
Une leçon d'entrepreneuriat résilient
Derrière les chiffres et les procédures judiciaires, il y a une histoire humaine. Trois frères qui refusent de voir leur création démantelée. Une équipe qui se bat pour préserver des emplois. Une ville, Montréal, qui défend son fleuron mode-tech.
Dans un monde où les valorisations folles cèdent souvent la place à des restructurations brutales, Ssense rappelle qu'une startup peut traverser la tempête et revenir plus forte – à condition d'avoir des fondateurs déterminés et un écosystème qui croit encore en eux.
Le chapitre à venir s'annonce passionnant. Rendez-vous dans quelques mois pour voir si ce comeback se transforme en véritable renaissance.