Tech Canadienne et Politique en 2025
Imaginez un secteur qui, pendant des années, a observé la politique de loin, puis décide soudainement de s’asseoir à la table des décisions. En 2025, c’est exactement ce qui s’est passé au Canada : la tech a repris son bâton de pèlerin politique, avec une détermination qui rappelle les grandes heures du début des années 2010. Cette année a marqué un tournant décisif, où startups et géants du numérique ont choisi de ne plus subir les choix gouvernementaux, mais de les orienter.
Ce réveil n’est pas tombé du ciel. Il répond à une série de frustrations accumulées, à des menaces fiscales perçues comme existentielles, et à un sentiment que le pays risque de rater le train de l’innovation mondiale. Résultat : une mobilisation sans précédent, des mémos politiques aux critiques publiques en passant par la création de nouveaux groupes d’influence.
2025 : l’année du grand retour politique de la tech canadienne
Le déclencheur ? Une proposition de hausse de la taxe sur les gains en capital qui a mis le feu aux poudres dès le début de l’année. Plus de 2 000 leaders du secteur ont signé une lettre ouverte qualifiant cette mesure de potentiellement désastreuse pour l’écosystème entrepreneurial. Ce fut le dernier clou dans le cercueil d’un gouvernement libéral usé par près d’une décennie au pouvoir.
Le départ de Justin Trudeau, suivi de l’arrivée de Mark Carney à la tête du parti, a changé la donne. Pragmatique, le nouveau leader a rapidement enterré cette réforme fiscale controversée. Ses mots ont résonné auprès des entrepreneurs : il se disait prêt à changer ce qui ne fonctionnait pas. Un signal fort que beaucoup ont interprété comme une oreille enfin attentive.
Build Canada : la nouvelle voix ambitieuse du secteur
Au cœur de cette mobilisation se trouve Build Canada, un groupe fondé par des figures influentes de la tech. Sans être officiellement enregistré comme lobby, cette initiative a publié pas moins de 47 mémos politiques rédigés par des leaders reconnus. Objectif : pousser une vision ambitieuse de croissance nationale fondée sur l’innovation.
Le succès est indéniable. Des ministres appellent régulièrement la direction pour être mis en contact avec les auteurs de ces notes. Le slogan “Build Canada” a même été repris par le gouvernement pour baptiser plusieurs programmes phares, du réforme du crédit d’impôt SR&ED à des initiatives d’interchange avec le secteur privé.
« Le gouvernement devrait être utilisé comme levier, pas comme leader. »
– John Ruffolo, vice-président du Council of Canadian Innovators
Cette phrase, prononcée il y a près d’une décennie, retrouve tout son sens aujourd’hui. Elle illustre parfaitement la philosophie qui anime les acteurs actuels : le privé doit driver l’innovation, l’État doit faciliter.
Des parallèles historiques qui ne trompent pas
L’histoire se répète, ou du moins elle rime. Retour en 2015 : le secteur technologique, frustré par des années de sous-investissement sous le gouvernement conservateur, crée le Council of Canadian Innovators (CCI). L’objectif ? Parler d’une seule voix pour influencer la nouvelle administration libérale.
Le CCI obtient rapidement des victoires : retrait d’une promesse électorale d’augmenter la taxation des options d’achat d’actions. Des figures comme Tobi Lütke, PDG de Shopify, deviennent des conseillers informels du gouvernement. On parle alors de créer “dix, vingt, trente Shopify”.
Dix ans plus tard, le scénario se reproduit presque à l’identique. Nouveaux défis (menace fiscale, concurrence internationale accrue), nouvelle mobilisation, nouvelle proximité avec le pouvoir. Mais cette fois, la voix n’est plus unique : elle est multiple, parfois discordante.
Une influence plus visible, plus critiquée
La grande différence avec 2015 ? La tech ne se contente plus de discussions en coulisses. Les critiques sont publiques et directes. Tobi Lütke, encore lui, n’a pas hésité à dénoncer ouvertement la gestion des tarifs douaniers ou la frilosité face aux investissements étrangers.
Cette visibilité a un revers. Alors que des géants américains comme Elon Musk influencent directement la politique aux États-Unis, des voix s’élèvent au Canada pour questionner la place des leaders tech dans la sphère publique. Faut-il laisser des entrepreneurs non élus orienter les choix nationaux ?
La polémique a pris une tournure supplémentaire avec les liens entre Build Canada et Shopify. Plusieurs fondateurs et membres du conseil d’administration ont un passé chez le géant du commerce en ligne. Certains y ont vu une tentative d’influence disproportionnée d’une seule entreprise.
Les fractures internes du secteur
Le secteur tech canadien n’a jamais été monolithique, mais 2025 a révélé des divergences profondes. Quand plus de 1 000 acteurs ont signé une lettre ouverte défendant les initiatives de diversité et d’inclusion, face à des coupes observées chez certains grands noms, la fracture est devenue visible.
Cette lettre rappelait une autre, datant de 2017, qui protestait contre les politiques migratoires américaines. À l’époque, la quasi-totalité du secteur parlait d’une même voix progressiste. Aujourd’hui, les positions sont plus nuancées, parfois opposées.
- Critiques publiques de politiques gouvernementales par des PDG influents.
- Création de groupes d’influence non partisans mais très actifs.
- Débats internes sur la diversité, l’inclusion et le rôle du privé.
- Adoption rapide de propositions tech par le nouveau leadership libéral.
Ces éléments montrent une maturité nouvelle : la tech ne cherche plus seulement des avantages fiscaux, elle veut façonner une vision globale du pays.
Quelles conséquences pour l’avenir ?
La grande question reste ouverte : cette proximité renouvelée entre tech et politique portera-t-elle ses fruits ? Les précédentes tentatives, sous le premier mandat Trudeau, se sont soldées par des déceptions. Malgré les promesses, le Canada continue de traîner en matière de productivité et d’investissement en R&D par rapport aux pairs de l’OCDE.
Pourtant, des signes encourageants existent. La réforme du SR&ED, la volonté affichée de simplifier l’accès aux talents étrangers, ou encore les investissements dans la souveraineté technologique laissent espérer un changement de paradigme.
Mais l’histoire enseigne la prudence. Les gouvernements changent, les priorités aussi. La tech canadienne, forte de son expérience, semble toutefois mieux armée pour maintenir la pression, quelle que soit la couleur politique au pouvoir.
En définitive, 2025 aura marqué le retour en force d’un secteur qui refuse dorénavant de rester en spectateur. Entre opportunités immenses et risques de dérive technocratique, l’équilibre reste fragile. L’année 2026 dira si cette influence nouvelle servira l’intérêt général ou seulement une partie de l’écosystème. Une chose est sûre : la tech canadienne est désormais un acteur politique à part entière.
Ce mouvement ne concerne pas seulement Ottawa. Dans les régions, de Toronto à Vancouver en passant par Montréal et Waterloo, les entrepreneurs locaux poussent aussi pour des politiques adaptées à leurs réalités. La décentralisation de l’influence tech pourrait bien être le prochain chapitre de cette histoire.
Enfin, au-delà des jeux de pouvoir, cette politisation accrue reflète une prise de conscience collective : dans un monde dominé par la technologie, ceux qui la créent ont une responsabilité accrue. Reste à voir si cette responsabilité sera exercée avec mesure et inclusivité.