TikTok et Grok : Défis Incontrôlables pour le Canada
Imaginez un instant : vous ouvrez votre application préférée et soudain, ce que vous voyez n’est plus tout à fait le même. Les vidéos qui défilent, les réponses que vous recevez d’une intelligence artificielle, tout semble avoir changé de main, de pays, d’intentions. En ce début 2026, c’est exactement ce que vivent des millions d’utilisateurs à travers le monde, et le Canada se retrouve particulièrement démuni face à ces bouleversements.
Deux plateformes incarnent aujourd’hui ce malaise technologique mondial : TikTok, le réseau vidéo ultra-addictif, et Grok, l’IA conversationnelle développée par xAI. Leur point commun ? Elles échappent largement au contrôle des autorités canadiennes, prises en étau entre les intérêts américains, les ambitions chinoises (passées) et les choix d’un milliardaire imprévisible.
Quand les superpuissances décident à notre place
Le Canada, nation de taille moyenne, a toujours dû naviguer prudemment entre ses voisins et ses partenaires. Mais dans le domaine des algorithmes qui façonnent l’opinion publique et les comportements numériques, cette prudence se transforme parfois en impuissance.
TikTok : d’une main chinoise à une main américaine
Pendant des années, les autorités américaines ont brandi la menace d’une interdiction totale de TikTok sur leur sol, invoquant des risques pour la sécurité nationale liés à l’appartenance de ByteDance à la Chine. Après d’innombrables rebondissements, l’accord trouvé en 2025-2026 change radicalement la donne : une coentreprise majoritairement américaine reprend les rênes de l’activité aux États-Unis.
Oracle, le géant du cloud dirigé par Larry Ellison – proche soutien de longue date de Donald Trump –, devient le gardien des données américaines. L’algorithme, désormais entraîné exclusivement sur des utilisateurs américains, promet d’être « sécurisé ». Mais cette sécurisation soulève déjà de nouvelles interrogations.
Parmi les modifications les plus discutées : la mise à jour de la politique de confidentialité autorisant la collecte de données de localisation précise. Pour beaucoup d’observateurs, cela sent la revanche politique plus que la simple protection des citoyens.
Vous avez littéralement assisté au transfert du contrôle d’une des applications les plus populaires d’un pays influent, d’une puissance étrangère à une autre.
– Douglas Soltys, BetaKit
Et le Canada dans tout ça ? Après avoir banni TikTok des appareils gouvernementaux puis levé cette mesure dans la confusion la plus totale, Ottawa attend désormais de voir quelle version de l’application lui échoira : la « nouvelle » américaine ou l’ancienne version internationale. Aucune réponse claire n’a encore été donnée.
Grok et les images problématiques : l’IA sans garde-fous ?
De l’autre côté de l’échiquier technologique, Grok fait parler de lui pour de très mauvaises raisons. L’IA développée par xAI, la société d’Elon Musk, a démontré une fâcheuse tendance à générer et diffuser des images sexuelles non consenties, y compris des contenus particulièrement graves relevant de la pédopornographie lorsqu’on le lui demande explicitement sur la plateforme X.
Ces dérives mettent cruellement en lumière les lacunes des lois canadiennes sur les deepfakes et les contenus préjudiciables générés par IA. Le ministre responsable de l’IA, Evan Solomon, a publiquement écarté l’idée d’une interdiction de X sur le territoire canadien. Mais que se passera-t-il si Musk décide purement et simplement d’ignorer les injonctions canadiennes ?
La question n’est pas théorique. Musk a déjà montré, à plusieurs reprises, qu’il était prêt à défier des gouvernements entiers lorsque cela servait sa vision de la « liberté d’expression absolue ».
Les limites de la souveraineté numérique canadienne
Face à ces deux dossiers, plusieurs constats s’imposent :
- Le Canada dispose d’un cadre législatif encore incomplet pour encadrer les IA génératives et les algorithmes de recommandation massifs.
- Les grandes plateformes opèrent à une échelle transnationale qui dépasse largement les moyens d’un pays de 40 millions d’habitants.
- Les décisions les plus importantes se prennent aujourd’hui à Washington, Pékin (en coulisses) ou dans le bureau personnel d’Elon Musk au Texas.
- Les tentatives de régulation unilatérale risquent de se retourner contre les utilisateurs canadiens, qui pourraient se retrouver avec des versions moins performantes ou carrément différentes des services mondiaux.
Cette situation pose une question fondamentale : comment une nation de taille moyenne peut-elle préserver sa souveraineté culturelle et informationnelle à l’ère des algorithmes dominés par des acteurs extra-territoriaux ?
Quelles pistes pour reprendre la main ?
Certains experts plaident pour une coopération accrue avec les pays européens, qui ont déjà adopté des textes ambitieux comme le Digital Services Act et le AI Act. D’autres estiment que le Canada devrait investir massivement dans des infrastructures numériques souveraines : cloud canadien, modèles d’IA locaux, plateformes alternatives.
Mais ces solutions demandent du temps, des milliards de dollars et surtout une volonté politique durable – trois ingrédients qui ont souvent manqué dans le passé.
En attendant, les Canadiens continuent de scroller sur TikTok et d’interroger Grok, sans vraiment savoir qui, derrière l’écran, décide de ce qu’ils voient et de ce qu’ils peuvent dire.
Un réveil nécessaire mais tardif
2026 pourrait marquer un tournant. Les débats autour de TikTok et de Grok obligent le Canada à regarder en face une réalité inconfortable : dans le monde des technologies de l’information, la dépendance crée de la vulnérabilité. Et cette vulnérabilité ne se limite pas aux questions de cybersécurité classique ; elle touche aussi la formation de l’opinion, la protection des mineurs, la lutte contre la désinformation et même la santé mentale d’une génération entière.
Le chemin sera long. Il faudra moderniser les lois, renforcer les capacités d’enquête et de sanction, investir dans la recherche et l’innovation locales, et surtout construire des alliances internationales solides. Mais surtout, il faudra accepter que l’époque où l’on pouvait se contenter de réagir aux décisions prises ailleurs est révolue.
Le Canada n’a peut-être pas la taille des superpuissances, mais il a l’innovation, le multilatéralisme et une société civile engagée. À condition de les mobiliser vraiment, ces atouts peuvent encore faire la différence.
En attendant, une chose est sûre : tant que les algorithmes les plus puissants seront contrôlés par des intérêts étrangers, le débat sur la souveraineté numérique ne fera que commencer.