Y Combinator Exclut le Canada de Ses Investissements
Imaginez : vous êtes un fondateur canadien ambitieux, votre produit commence à décoller, et soudain l’un des programmes les plus prestigieux au monde ferme doucement mais fermement la porte à votre pays d’origine. C’est exactement ce qui est en train de se passer avec Y Combinator, l’accélérateur qui a propulsé des géants comme Airbnb, Dropbox ou Stripe. Depuis fin 2025, le Canada a disparu de la liste des juridictions acceptées pour les investissements directs.
Un changement discret mais lourd de conséquences
Le site officiel de Y Combinator a modifié ses conditions standards d’investissement. Là où quatre pays figuraient auparavant, il n’en reste plus que trois : les États-Unis, les îles Caïmans et Singapour. Le Canada, qui était encore mentionné en novembre 2025, a été purement et simplement retiré. Ce n’est pas une annonce tapageuse, mais un ajustement silencieux qui en dit long sur l’évolution de la stratégie du célèbre accélérateur.
Pour les startups déjà constituées ailleurs, la règle est claire : il faut procéder à un « flip » vers l’une des trois juridictions autorisées. En clair, créer une société holding aux États-Unis (généralement une Delaware C-Corp), aux Caïmans ou à Singapour, et faire passer la structure canadienne en filiale. Une opération classique dans l’écosystème tech, mais qui représente un coût, des démarches administratives et surtout un message symbolique fort.
Pourquoi ce revirement soudain ?
Officiellement, Y Combinator n’a pas communiqué de raison détaillée. Cependant, plusieurs éléments permettent de comprendre ce choix. Depuis plusieurs années, l’accélérateur observe que les fondateurs canadiens qui choisissent de rester installés au Canada après la fin du programme lèvent moins d’argent et grandissent plus lentement que ceux qui déménagent dans la baie de San Francisco.
Le « pull » de la Silicon Valley reste extrêmement puissant. Les investisseurs américains, les partenaires stratégiques, les talents spécialisés et l’écosystème complet (avocats, recruteurs, mentors) sont concentrés là-bas. En poussant les fondateurs à incorporer aux États-Unis dès le départ, Y Combinator semble vouloir maximiser les chances de succès à long terme de ses portefeuilles.
Les Canadiens qui restent aux États-Unis lèvent plus d’argent. Ceux qui s’installent à San Francisco après le Demo Day deviennent licornes 2,5 fois plus souvent.
– Garry Tan, CEO de Y Combinator
Cette phrase, prononcée il y a déjà plus d’un an, prenait soudain tout son sens fin janvier 2026. Garry Tan, lui-même né à Winnipeg, ne cache pas son affection pour le Canada. Mais il place clairement la croissance de l’entreprise au-dessus des attaches nationales.
Les Canadiens dans l’histoire de YC : une présence croissante… puis une rupture ?
Depuis 2008, des dizaines de sociétés canadiennes ont intégré les promotions Winter et Summer de Y Combinator. Pendant longtemps, on comptait généralement moins de cinq entreprises canadiennes par batch. Puis la pandémie est arrivée, avec ses cohortes 100 % remote. Le nombre de startups canadiennes a grimpé : entre 9 et 15 par promotion entre 2020 et 2022.
Cette augmentation a créé un cercle vertueux : plus de Canadiens acceptés → plus de Canadiens qui réussissent → plus de Canadiens qui postulent. Pourtant, ce même succès a probablement révélé une fracture : la majorité des plus belles exits et des tours massifs concernaient des équipes qui avaient fini par s’installer aux États-Unis.
- Les fondateurs qui restent au Canada ont souvent plus de mal à accéder aux rounds Série A et B américains.
- Les valorisations post-Demo Day sont statistiquement plus élevées pour les équipes basées dans la baie.
- Les licornes canadiennes issues de YC ont presque toutes fini par déplacer leur siège social principal aux États-Unis.
Ces données, bien connues dans l’écosystème, ont sans doute poussé Y Combinator à officialiser une pratique déjà largement répandue : l’incorporation US dès le début.
Les réactions dans l’écosystème canadien
Du côté des médias tech canadiens, l’information a été accueillie avec une certaine amertume. Plusieurs titres ont titré sur « Y Combinator ne finance plus les startups canadiennes », même si la nuance est importante : l’accélérateur continue de financer des fondateurs canadiens… à condition qu’ils basculent leur structure juridique.
Garry Tan lui-même a tenu à rectifier sur X : « On finance des tonnes de Canadiens et de startups canadiennes ». Mais il a immédiatement ajouté le conseil qui fâche : « Si vous allez lever de l’argent, convertissez simplement en Delaware C-Corp ».
Du côté des figures influentes du Canada, on sent une forme de résignation mêlée d’inquiétude. À Toronto Tech Week en juin 2025, plusieurs leaders avaient déjà lancé un appel clair : « Restez ici, construisez ici ». Mais la réalité économique semble parler plus fort que les discours patriotiques.
Que faire quand on est une startup canadienne en 2026 ?
Si vous rêvez d’intégrer Y Combinator, le chemin semble aujourd’hui balisé :
- Créer directement une Delaware C-Corp (le choix le plus fréquent)
- Accepter de faire un « flip » si la société existe déjà au Canada
- Se préparer à passer beaucoup de temps aux États-Unis après le programme
- Anticiper les implications fiscales et juridiques du changement de structure
Pour beaucoup de fondateurs, cette étape est devenue une sorte de passage obligé. Les avantages de YC (réseau, visibilité, argent, crédibilité) sont tels que l’effort demandé semble justifié.
Un symptôme plus large de la gravitation américaine
Ce changement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance de fond : la Silicon Valley continue d’exercer une attraction considérable sur les meilleurs talents et projets mondiaux. Les grands fonds américains privilégient massivement les sociétés de droit américain. Les licornes canadiennes les plus connues (Shopify mis à part) ont souvent fini par déplacer une partie significative de leurs opérations aux États-Unis.
Pour le Canada, c’est un défi stratégique. Comment conserver les pépites qui naissent localement ? Comment créer un écosystème suffisamment mature pour concurrencer la baie de San Francisco ? Les réponses ne sont pas simples et nécessitent des investissements massifs dans le capital-risque local, les talents, et les infrastructures.
Et si c’était une opportunité déguisée ?
Certains observateurs estiment que ce coup de pression pourrait paradoxalement bénéficier à l’écosystème canadien. En forçant les fondateurs à réfléchir très tôt à une structure internationale, on les prépare mieux aux réalités du marché mondial. Ceux qui réussissent à passer le cap YC avec une entité US auront déjà réglé l’une des étapes les plus complexes de leur scale-up.
De plus, le Canada conserve des atouts indéniables : coût de la vie plus raisonnable, programmes gouvernementaux généreux (comme le crédit d’impôt SR&ED), qualité de vie, et vivier de talents techniques exceptionnel. Reste à transformer ces forces en un aimant suffisamment puissant pour retenir les licornes de demain.
En attendant, une chose est sûre : pour intégrer Y Combinator en 2026 et au-delà, la nationalité du fondateur importe moins que la juridiction de la société. Une nouvelle page s’écrit pour les entrepreneurs canadiens qui rêvent de la mythique lettre d’acceptation YC.
Le Canada saura-t-il rebondir et créer son propre « YC local » suffisamment attractif ? Ou assistera-t-on à un exode encore plus marqué des meilleurs projets vers le sud ? L’avenir nous le dira, mais une chose est certaine : l’époque où une startup pouvait rester 100 % canadienne et espérer le même niveau d’accompagnement et de financement qu’une entreprise de la baie semble bel et bien révolue.