Y Combinator Exclut le Canada : Réactions Vives
Imaginez que votre accélérateur préféré, celui qui a lancé des centaines de licornes, décide du jour au lendemain de rayer votre pays de sa liste. C’est exactement ce qui vient de se produire pour les fondateurs canadiens qui rêvaient d’intégrer Y Combinator. Une modification discrète, presque anodine, sur la page des termes d’investissement a déclenché une tempête de réactions dans tout l’écosystème tech du Canada.
Quand une simple ligne change la donne
Le lundi 27 janvier 2026, plusieurs médias spécialisés, dont The Logic, ont révélé que Y Combinator avait retiré le Canada de la courte liste des juridictions autorisées pour ses investissements. Ne restent désormais que trois options : les États-Unis, les îles Caïmans et Singapour. Pour une startup canadienne, intégrer le programme mythique signifie donc obligatoirement « flipper » sa société, c’est-à-dire transférer sa maison-mère vers l’une de ces destinations, très majoritairement vers le Delaware aux États-Unis.
Ce changement, bien qu’apparemment technique, touche une corde sensible au Canada : celle du brain drain technologique vers le sud. Depuis des années, de nombreux observateurs déplorent que les talents et les entreprises les plus prometteuses finissent par s’exiler fiscalement, voire physiquement, pour accéder plus facilement aux capitaux américains.
La justification officielle de Garry Tan
Garry Tan, CEO de Y Combinator et lui-même né à Winnipeg, n’a pas tardé à s’exprimer sur X. Selon lui, le choix de juridiction n’est pas une attaque contre le Canada, mais une simple optimisation du chemin vers le capital. Il affirme que, sur les vingt dernières années, les startups canadiennes qui ont migré vers le Delaware affichent en moyenne le double de valorisation par rapport à celles restées au Canada.
Les startups canadiennes qui se sont réincorporées aux États-Unis ont obtenu deux fois la valorisation moyenne de celles qui sont restées au Canada. Celles qui atteignent le statut de licorne ou s’en approchent sont toutes domiciliées au Delaware.
– Garry Tan, CEO de Y Combinator
Il insiste également sur le fait que le talent canadien reste excellent et que YC continue d’investir dans des équipes canadiennes… à condition qu’elles acceptent de changer de drapeau juridique.
Une levée de boucliers dans l’écosystème canadien
Du côté canadien, les réactions sont très contrastées. John Ruffolo, figure respectée du capital-risque et vice-président du Council of Canadian Innovators, n’a pas mâché ses mots.
Cela envoie le mauvais message – et ce message n’est pas étayé par les faits – que le Canada ne serait pas une bonne juridiction.
– John Ruffolo, Maverix Private Equity
Il rappelle que la fameuse problématique de retenue à la source pour les investisseurs américains a été réglée dès 2010 par une modification de la Loi de l’impôt sur le revenu. Depuis lors, selon lui, il n’existe plus de raison technique valable pour obliger une startup à s’installer au sud de la frontière, surtout quand on considère les avantages fiscaux canadiens comme le crédit d’impôt SR&ED.
Perdre l’accès à ces subventions non dilutives représente, pour de nombreuses jeunes pousses, des centaines de milliers voire des millions de dollars de financement « gratuit ».
Les arguments des fondateurs passés par YC
Cole Dermott, fondateur de Locus et alumni de la cohorte automne 2025, partage un point de vue plus nuancé. Selon lui, les conseillers de YC poussent très fortement vers l’incorporation en Delaware C-Corp, car c’est le cadre juridique que la quasi-totalité des fonds américains connaissent sur le bout des doigts.
Il ajoute que l’environnement venture canadien reste perçu comme beaucoup plus averse au risque que son homologue américain, ce qui rend l’accès au capital significativement plus difficile au nord de la frontière.
Les chiffres qui alimentent le débat
Le fonds Leaders Fund a publié des données éloquentes : sur les startups canadiennes à fort potentiel (ayant levé plus d’un million USD) créées en 2024, seulement 32,4 % sont restées domiciliées au Canada. Presque la moitié ont choisi les États-Unis.
Harley Finkelstein, président de Shopify, a publiquement soutenu la position de Garry Tan en rappelant que l’incorporation au Delaware est devenue « une réalité depuis des années » pour les startups qui visent le venture capital sérieux.
- 32,4 % des startups canadiennes à fort potentiel restent au Canada
- Près de 50 % se domicilient aux États-Unis
- Les licornes canadiennes issues de YC sont quasi exclusivement Delaware C-Corp
Contexte géopolitique et économique tendu
Ce changement intervient dans un climat bilatéral particulièrement frais. Les menaces répétées de tarifs douaniers massifs de la part de l’administration Trump, qualifiées d’« intimidation économique » par le Premier ministre canadien Mark Carney, n’arrangent rien.
Dans ce contexte, certains y voient une nouvelle illustration du « America First » appliqué au capital-risque. Les investisseurs institutionnels américains préfèrent concentrer leurs dollars sur des entités juridiques américaines, surtout quand les relations commerciales se tendent.
Quelles options pour les fondateurs canadiens ?
Malgré la polémique, plusieurs investisseurs et anciens de YC rappellent qu’il existe encore des alternatives. Chris Neumann, ex-partenaire chez Panache Ventures, a partagé une publication datant de 2023 expliquant que la grande majorité des VC américains acceptent d’investir dans des sociétés canadiennes, même si cela demande un peu plus de paperasse.
Radical Ventures, fonds AI très actif des deux côtés de la frontière, continue d’affirmer que rester incorporé au Canada présente des avantages concrets : vivier de talents, crédits d’impôt généreux, accès aux marchés internationaux sans barrière juridique supplémentaire.
Un signal d’alarme ou une simple formalisation ?
Pour les uns, Y Combinator ne fait que formaliser une pratique déjà largement répandue. Pour les autres, cette décision envoie un message symbolique très négatif : le Canada ne serait plus considéré comme une juridiction suffisamment attractive pour accueillir des entreprises à très fort potentiel.
Ce qui est certain, c’est que la discussion dépasse largement le cadre de l’accélérateur. Elle pose des questions fondamentales sur la compétitivité fiscale et réglementaire du Canada face à son voisin américain, sur l’attractivité de ses incitatifs pour les investisseurs étrangers, et sur la capacité réelle à retenir les pépites technologiques sur le territoire national.
Dans les mois qui viennent, les regards seront tournés vers Ottawa. Le gouvernement saura-t-il ajuster ses politiques pour contrer cette nouvelle vague d’incitation à l’exode juridique ? Ou assisterons-nous à une accélération du phénomène déjà bien enclenché ? Une chose est sûre : la petite ligne ajoutée (ou plutôt supprimée) sur le site de Y Combinator risque de laisser des traces profondes dans l’écosystème canadien pour plusieurs années.
Et vous, que pensez-vous de cette décision ? Le Canada doit-il revoir ses incitatifs pour contrer le mouvement ou est-ce une bataille perdue d’avance face à la puissance d’attraction de la Silicon Valley ?