Ÿnsect : La Chute d’une Startup à 600M$
Imaginez une startup française qui lève plus de 600 millions de dollars, soutenue par une star hollywoodienne comme Robert Downey Jr., et promettant de révolutionner l’alimentation mondiale avec des protéines issues d’insectes. Une vision séduisante, écologique, presque futuriste. Et pourtant, fin 2025, cette entreprise n’existe plus : elle a été placée en liquidation judiciaire. Comment une telle chute a-t-elle été possible ?
L’ascension fulgurante d’Ÿnsect, la pépite de la foodtech durable
Ÿnsect, fondée en 2011, s’est rapidement imposée comme un leader européen de l’élevage industriel d’insectes. L’idée était simple mais ambitieuse : produire des protéines alternatives à base de larves de coléoptères (des vers de farine) pour remplacer les sources traditionnelles comme la farine de poisson ou le soja, souvent critiquées pour leur impact environnemental.
Le timing semblait parfait. La prise de conscience écologique grandissante, les appels à réduire la consommation de viande, et les réglementations européennes favorables aux novel foods ont propulsé la startup sous les projecteurs. En 2021, lors d’une apparition télévisée mémorable, Robert Downey Jr. vantait les mérites d’Ÿnsect sur un plateau américain, boostant sa visibilité mondiale.
Les investisseurs ont suivi. Des fonds impact comme Astanor Ventures, la banque publique Bpifrance, ou encore le FootPrint Coalition de l’acteur d’Iron Man ont injecté des centaines de millions. Au total, plus de 600 millions de dollars levés, faisant d’Ÿnsect l’une des startups deep tech les mieux financées de France.
Une vision écologique irrésistible pour les investisseurs
Le pitch était puissant : les insectes nécessitent beaucoup moins d’eau, de terre et d’énergie que l’élevage traditionnel. Ils peuvent être nourris avec des déchets organiques, bouclant ainsi une boucle circulaire vertueuse. Pour les investisseurs sensibles à l’impact, c’était le graal de la transition écologique appliquée à l’alimentation.
Mais derrière la belle histoire, la réalité économique était plus complexe. Le marché visé initialement – l’alimentation animale, notamment l’aquaculture – est un marché de commodités où le prix prime sur tout. La promesse durable ne suffit pas quand les clients comparent les coûts au kilo.
« Nous voyons toujours l’alimentation pour animaux de compagnie et poissons comme les principaux contributeurs à nos revenus dans les années à venir. »
– Antoine Hubert, ancien CEO d’Ÿnsect, en 2021
Cette citation illustre parfaitement l’indécision stratégique qui a miné l’entreprise dès le départ.
Des choix stratégiques hasardeux
Ÿnsect n’a jamais vraiment tranché entre plusieurs marchés aux logiques très différentes. D’un côté, l’alimentation animale à gros volumes mais faibles marges. De l’autre, l’alimentation humaine, encore émergente et freinée par le facteur culturel en Occident. Enfin, le pet food, plus premium et tolérant aux prix élevés.
L’acquisition de Protifarm en 2021, une société néerlandaise spécialisée dans les insectes pour la consommation humaine, a ajouté une couche de complexité. Alors que ce segment ne représentait qu’une petite part du potentiel à court terme, l’opération a dilué les efforts déjà dispersés.
Pire encore, les revenus restaient faibles. En 2021, le pic était de 17,8 millions d’euros pour l’entité principale – un chiffre gonflé par des transferts internes – alors que les pertes explosaient. En 2023, la perte nette atteignait près de 80 millions d’euros.
Comment une entreprise aussi peu rentable a-t-elle pu lever autant ? La réponse tient dans le contexte de 2021 : une frénésie d’investissements dans l’impact et le climat, où les visions primaient sur les métriques financières classiques.
Le pari fatal de la giga-usine
Le coup de grâce est venu avec Ÿnfarm, une immense usine construite dans le nord de la France. Présentée comme la plus grande ferme d’insectes au monde, cette installation ultra-automatisée a englouti des centaines de millions d’euros.
Le problème ? Elle a été conçue pour produire à bas coût pour le marché de l’alimentation animale, alors même que ce segment s’avérait structurellement déficitaire. Les insectes élevés à échelle industrielle finissaient souvent nourris avec des coproduits céréaliers déjà utilisables directement comme aliment, rendant l’étape « insecte » superflue et coûteuse.
Quand Ÿnsect a enfin pivoté vers le pet food en 2023, plus rentable, il était trop tard. L’usine géante, pensée pour un modèle économique qui ne tenait pas la route, plombait les comptes. Les licenciements et fermetures d’autres sites n’ont pas suffi à redresser la barre.
Un symptôme du « scaling gap » européen
Au-delà du cas Ÿnsect, cette faillite révèle un problème structurel en Europe. Comme le souligne le professeur Joe Haslam de l’IE Business School, le continent excelle dans le financement de projets visionnaires mais peine à accompagner l’industrialisation.
« Ÿnsect est un cas d’école du scaling gap européen. Nous finançons des moonshots. Nous sous-finançons les usines. Nous célébrons les pilotes. Nous abandonnons l’industrialisation. »
– Professor Joe Haslam, IE Business School
Northvolt en Suède, Lilium ou Volocopter en Allemagne : les exemples de deep tech européennes en difficulté se multiplient. Le contraste avec les États-Unis, où l’industrialisation est mieux soutenue, est frappant.
Antoine Hubert, l’ancien CEO, a d’ailleurs cofondé Start Industrie, une association qui milite pour des politiques publiques plus favorables aux startups industrielles françaises.
Les leçons à tirer pour les startups deep tech
La chute d’Ÿnsect offre plusieurs enseignements précieux pour l’écosystème entrepreneurial :
- Valider le modèle économique avant d’investir massivement dans l’industrialisation.
- Choisir clairement un marché cible et s’y tenir, surtout quand les marges diffèrent fortement.
- Ne pas confondre vision impact avec tolérance infinie des investisseurs aux pertes.
- Anticiper les contraintes réglementaires et culturelles, même dans un secteur porteur.
- Scaler progressivement plutôt que de parier tout sur une méga-usine.
Des concurrents comme Innovafeed semblent avoir mieux négocié ces pièges en commençant par des unités plus modestes et en progressant étape par étape.
L’avenir des protéines d’insectes reste ouvert
La faillite d’Ÿnsect ne signe pas la fin du secteur. Les protéines alternatives restent un enjeu majeur face au changement climatique et à la croissance démographique. Le pet food, en particulier, offre des marges intéressantes et une acceptation croissante des consommateurs.
Les actifs technologiques d’Ÿnsect – brevets, savoir-faire, relations commerciales – pourraient être repris par d’autres acteurs. Emmanuel Pinto, le dernier CEO, l’a d’ailleurs exprimé dans son communiqué final : l’espoir que cette expertise serve encore l’indépendance protéique européenne et la lutte climatique.
En définitive, l’histoire d’Ÿnsect rappelle que même les plus belles promesses écologiques doivent s’ancrer dans une réalité économique solide. La deep tech européenne a un potentiel immense, mais elle nécessite un écosystème plus mature pour transformer les visions en succès durables.
Une page se tourne pour la foodtech française, mais les leçons apprises pourraient bien nourrir les succès de demain.