Faut-Il Obliger Les Caisses De Retraite À Investir Au Canada
Trois pour cent. Le chiffre paraît modeste. Pourtant, appliqué aux énormes réserves des fonds de pension canadiens, il pourrait relancer une partie du financement des entreprises en croissance. L’idée circule à nouveau à Ottawa, alors même que le premier ministre affirme ne pas vouloir contraindre ces institutions. Entre souveraineté économique et devoir fiduciaire, le débat n’a rien d’anodin.
Un débat qui revient après le sommet de l’investissement
Lors du premier Canada Investment Summit, Mark Carney a été interrogé sur la manière de garantir que les Canadiens gardent une part des grands projets. Sa réponse a été claire: le fédéral ne veut pas diriger ni obliger les caisses de retraite à participer. Il préfère créer des conditions assez attrayantes pour que ces acteurs choisissent d’investir au pays et se fassent concurrence pour le faire.
Sur le papier, la question pourrait sembler réglée. Près de cinq cents milliards de dollars d’engagements ont été évoqués autour du sommet, dont des montants importants associés à des acteurs comme OTPP et CPPIB, auxquels s’ajoute une contribution déjà annoncée d’OMERS plus tôt dans l’année. Le capital ne manquerait donc plus. Sauf que le sujet refuse de disparaître.
Ce que révèle le rapport du Canadian Shield Institute
Un rapport du groupe de réflexion Canadian Shield Institute relance la discussion. Selon ses auteurs, les fonds de pension se sont progressivement éloignés des actifs canadiens depuis le début du siècle. Quand ils restent présents, c’est surtout dans l’immobilier et les infrastructures, des classes d’actifs jugées plus prévisibles que les jeunes entreprises technologiques.
La proposition phare: imposer une allocation de trois pour cent des actifs sous gestion vers des sociétés canadiennes en croissance. Étalée sur dix ans, la mesure représenterait environ sept milliards de dollars de nouveaux capitaux chaque année, soit à peu près l’équivalent de tout le capital de risque investi au Canada en 2025. Le volume impressionne. La méthode, elle, divise.
We want to create the conditions where those institutions want to invest and compete with each other to invest in Canada.
– Mark Carney
Des caisses de retraite, pas des fonds souverains
L’objection la plus fréquente est simple. Ces institutions ne sont pas des fonds souverains. Leur mandat premier consiste à servir les retraités, pas à exécuter une politique industrielle. Modifier leurs objectifs pour satisfaire une priorité nationale reviendrait, selon les critiques, à fausser le rendement attendu par des millions de cotisants.
Le rapport répond sans détour: les régimes de retraite sont des créatures de politique publique. Le législateur peut, s’il le souhaite, ajuster leur mandat. Cette phrase concentre tout le fossé philosophique. D’un côté, la fiducie envers les bénéficiaires. De l’autre, l’idée qu’un capital collectif aussi massif ne peut rester indifférent à la structure économique du pays qui l’a rendu possible.
Pourquoi le capital local reste un sujet sensible
Le Canada n’est pas en pénurie d’idées. Il manque souvent de relais financiers au moment où une entreprise passe de la preuve de concept à l’échelle continentale. Trop de sociétés prometteuses se financent alors à l’étranger, cèdent une part croissante du contrôle, puis déplacent le centre de gravité de leurs décisions. Le débat sur les fonds de pension n’est donc pas seulement comptable. Il touche à la capacité de garder une partie de la valeur créée ici.
Cette tension s’est d’ailleurs exprimée ailleurs dans l’écosystème. Le directeur général de Clio, Jack Newton, a récemment estimé que les investisseurs canadiens devraient offrir un véritable avantage de terrain plutôt que d’exiger une sorte de rabais local. Autrement dit, soutenir une entreprise d’ici ne devrait pas signifier accepter un rendement inférieur par principe. Cela devrait signifier mieux comprendre le marché, accélérer les mises en relation et réduire certains frictions.
Ce que trois pour cent changeraient concrètement
Si l’allocation était réellement déployée, elle ne se limiterait pas à quelques tours de table médiatisés. Elle pourrait irriguer des fonds spécialisés, des tickets de suivi plus importants et des syndicats capables d’accompagner une société jusqu’à une introduction en Bourse ou une acquisition stratégique. Le rythme annuel de sept milliards de dollars modifierait aussi le rapport de force entre investisseurs étrangers et acteurs nationaux.
- Plus de capital patient pour les phases de croissance.
- Moins de dépendance aux seuls fonds américains pour les tours importants.
- Une pression nouvelle pour professionnaliser les véhicules d’investissement locaux.
- Un risque de dilution du rendement si la qualité des dossiers ne suit pas.
Le dernier point est décisif. Forcer l’allocation sans améliorer le vivier de sociétés, la gouvernance des fonds et la liquidité des sorties reviendrait à remplir un seau percé. L’argent chercherait alors des placements médiocres, au détriment des retraités comme de l’écosystème.
Le reste de l’actualité rappelle que l’écosystème bouge déjà
Pendant que le débat théorique continue, le terrain avance. À Toronto, le festival issu d’Elevate, désormais présenté sous la bannière Nrth, a mis en scène des conversations sur le contrôle humain de la technologie. Le lendemain, le directeur de l’exploitation de Waabi, Lior Ron, a affirmé que les camions autonomes de l’entreprise étaient prêts à être déployés, avec une couverture nord-américaine visée d’ici cinq ans. Ce type d’annonce montre qu’une partie de l’innovation canadienne n’attend pas un décret pour franchir une étape industrielle.
D’autres signaux vont dans le même sens. La Banque de développement du Canada poursuit sa poussée vers la défense en devenant le seul participant canadien du réseau d’accélération de l’OTAN DIANA. Ottawa a aussi annoncé 67 millions de dollars pour de la recherche en sciences de la vie à double usage, rattachée à une stratégie industrielle plus large. Le capital public existe. La question est de savoir s’il doit s’ajouter à une obligation imposée aux régimes de retraite privés et parapublics.
Les levées récentes prouvent qu’il y a déjà de l’appétit
La semaine a aussi livré une série de transactions qui relativisent l’idée d’un désert financier. Kanin Energy a levé 138 millions de dollars pour convertir la chaleur perdue en électricité. Altis Labs a obtenu 25 millions de dollars américains pour son outil d’intelligence artificielle destiné aux essais en oncologie. Astrus a clos 12 millions de dollars américains afin d’automatiser un goulot d’étranglement du design de puces. Axya, à Montréal, a sécurisé 17 millions en actions et en dette. Bird&Be a levé 13 millions de dollars américains. Blair Health a réuni 4,2 millions pour élargir l’accès à des soins spécialisés destinés aux femmes.
À cela s’ajoutent 162 millions de dollars fédéraux destinés à Mitacs pour un programme de stages en intelligence artificielle auprès des PME, ainsi qu’un investissement de 25 millions de dollars de la Banque TD dans une collaboration stratégique entre Cohere et Layer 6. L’argent circule. Il n’est pas forcément dirigé vers les mêmes stades, les mêmes régions ou les mêmes thèses d’investissement qu’un mandat de trois pour cent viendrait imposer.
Les limites d’une obligation politique
Une contrainte légale crée toujours des effets de bord. Les gestionnaires pourraient se précipiter vers des actifs canadiens déjà chers. Ils pourraient aussi créer des structures d’apparence locale pour satisfaire le quota tout en conservant une logique globale. Sans règles précises sur ce qu’est une entreprise de croissance canadienne, le mandat deviendrait un exercice de classification plus qu’un levier économique.
Il faudrait ensuite trancher des questions techniques. Faut-il compter uniquement le capital-actions? Inclure la dette? Accepter l’immobilier technologique? Autoriser les fonds de fonds? Sur dix ans, chaque détail déplacerait des milliards. C’est précisément pourquoi le premier ministre insiste sur les conditions d’investissement plutôt que sur la contrainte. Attirer, selon cette logique, resterait plus robuste qu’ordonner.
Ce que le pays peut demander sans tout casser
Entre le laisser-faire intégral et le quota rigide, il existe une voie plus fine. On peut exiger davantage de transparence sur l’exposition canadienne. On peut aligner les incitatifs fiscaux avec les tickets de suivi. On peut renforcer les véhicules capables d’absorber des tickets institutionnels sans perdre le contact avec les fondateurs. On peut aussi juger les gestionnaires sur leur capacité à trouver des rendements ici, et non seulement à l’étranger.
- Publier clairement la part canadienne des portefeuilles.
- Créer des produits adaptés aux tickets institutionnels.
- Améliorer les mécanismes de sortie au pays.
- Éviter de transformer le rendement des retraités en variable d’ajustement politique.
Cette approche n’a pas le charme d’un slogan. Elle a l’avantage de respecter la nature des régimes tout en admettant une évidence: un pays qui forme des talents, finance la recherche et construit des infrastructures peut légitimement souhaiter que davantage de capital patient reste à proximité.
Le vrai test n’est pas le pourcentage, c’est la qualité
Si demain trois pour cent étaient inscrits dans la loi, le succès ne se lirait pas dans le communiqué. Il se lirait dans la survie des entreprises cinq ans plus tard, dans le maintien des sièges sociaux, dans la capacité à recruter ici et dans le rendement réellement livré aux cotisants. Un mandat mal conçu produirait de l’activité. Un mandat bien conçu produirait de la profondeur.
Pour l’instant, Mark Carney refuse la contrainte. Le rapport du Canadian Shield Institute refuse, lui, de classer le dossier. Entre les deux, l’écosystème continue d’avancer à coups de levées, de partenariats bancaires, de programmes publics et d’annonces industrielles. La question n’est plus seulement de savoir si l’État doit forcer la main. Elle est de savoir si le Canada peut devenir un marché où les grands régimes veulent réellement se battre pour investir, sans qu’on ait à les y pousser.