Benchmark Resiste Au Marche Frenetique

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octobre 19, 2026

Benchmark Resiste Au Marche Frenetique

Et si la meilleure strategie dans un marche en pleine ebullition consistait simplement a ralentir ? Alors que les valorisations senvoleent et que les fonds rivalisent de vitesse pour placer des milliards dans lIA, une maison de capital-risque historique continue de naviguer a contre-courant. Chez Benchmark, on naccelerate pas. On garde le meme tempo, les memes habitudes, et surtout la meme conviction : rester a San Francisco et investir avec une rare densite dattention.

Un partenariat qui refuse la frenesie ambiante

Lors dun echange public rare au TechCrunch Disrupt, les cinq partenaires actuels de Benchmark Capital ont dresse un portrait presque surprenant de leur maniere de travailler. Trois ans plus tot, la composition de lequipe etait differente. Aujourd’hui, face a un marche que beaucoup qualifient de surchauffe, ils affichent une serenite etonnante. Pas dagenda formel le lundi. Pas de course aux deals. Et surtout, aucune intention de quitter le coeur de lecosysteme californien.

Le fonds vient de lever 2 milliards de dollars repartis en deux vehicules. Cest seulement la deuxieme fois en trente et un ans que la firme s’ecarte de sa taille traditionnelle plus modeste. Pourtant, le message reste clair : le coeur du metier ne change pas. Chaque partenaire continue de nengager que deux ou trois nouveaux paris par an. Dans un univers ou certains concurrents multiplient les investissements, cette discipline parait presque provocante.

Le fonds principal et le nouveau bras de croissance

Peter Fenton, partenaire historique, insiste sur la permanence du craft. Le fonds coeur reste centre sur laccompagnement intensif des fondateurs des les premiers jours. Il sagit dun engagement de dix a quinze ans, epaule contre epaule. Cette approche, souligne-t-il, ne se dilue pas. Apres avoir maintenu le fonds a 500 millions pendant deux decennies, l’equipe a finalement ajuste la taille pour tenir compte de linflation economique. Une correction qu’ils qualifient eux-memes de necessaire, meme si elle arrive tard.

Le nouveau fonds de croissance, dote de 1,25 milliard, elargit le mandat. Fenton reconnait que certaines opportunites majeures avaient echappe a Benchmark par le passe, faute de capacite a suivre au-dela du stade early-stage. Des deals qui auraient pu generer entre dix et mille fois le capital investi. Avec ce nouveau vehicule, l’ambition se concentre sur un portefeuille volontairement resserre : quatre a huit positions maximum, dans lesprit de ces portefeuilles ou un ou deux succes portent l’essentiel de la performance.

Si le fonds reussit, un ou deux investissements genereront 90 % des retours. Donc je pense a quatre a six, peut-etre sept a huit.

– Peter Fenton

Des nouveaux venus seduits par la culture partenariale

Ev Randall a rejoint l’equipe fin 2025 apres des passages chez Founders Fund, Bond et Kleiner Perkins. Ce qui l’a convaincu ? La petite taille et la qualite des interactions. Contrairement aux structures hierarchiques comptant des dizaines d’investisseurs et des processus fragmentes, Benchmark fonctionne comme une equipe sportive. Les discussions y sont directes, sans filtres administratifs. On y trouve aussi une admiration mutuelle rare entre partenaires.

Jack Altman, arrive en fevrier, apporte un parcours atypique. Il avait leve un second fonds de 275 millions en une semaine seulement pour sa propre structure et anime un podcast tres suivi. Pourtant, il a choisi de rejoindre Benchmark. Ce qui l’a marque lors d’une premiere conversation, c’est le desir de rester le premier appel des fondateurs, de rester concentre et de veritablement se soucier des entrepreneurs. Dans un marche aussi agite, travailler seul lui semblait moins attractif que de profiter de l’intelligence collective d’un petit groupe exigeant.

Chethan Puttagunta et Eric Vishria completent ce quintette. Ensemble, ils incarnent une egalite de fait. Personne ne detient de droit de veto formalise. Les decisions emergent de la conversation. Parce que le volume d’investissements reste faible, l’absence de processus rigidifie constitue un avantage. Il n’y a pas de CRM complexe ni de vote officiel. La raretе des deals permet une fluidite que les grands fonds peinent a conserver.

Des reunions du lundi sans ordre du jour

Chaque lundi, les cinq se retrouvent. Sans agenda predefini. Jack Altman a tente d’en imposer un, sous les rires de ses collégues. Eric Vishria explique que la conversation est continue. Dans une periode de changement rapide, l’objectif est de cerner ce qui devient possible, ce qui ne l’etait pas six mois plus tot, et qui parvient a « plier la lumiere ». On evoque les entreprises rencontrees, les signaux captés en board, les intuitions. Systematiser trop fortement tuerait la magie d’un groupe aussi reduit et qui se plait a passer du temps ensemble.

Cette souplesse laisse de la place a la reactivite. Lorsqu’un fondateur a besoin d’aide pour recruter un cadre cle ou nouer un partenariat strategique, les cinq peuvent se mobiliser immédiatement. L’absence de structure rigide devient alors un atout operationnel concret.

Rester fidele aux fondateurs meme quand les frontieres bougent

Dans l’ere de l’intelligence artificielle, les entreprises evoluent a une vitesse inedite. Les perimetres se chevauchent. Les fondateurs, boostes par des couts de developpement en chute libre, elargissent leur surface d’attaque. Cela cree des situations de concurrence potentielle entre portfolios. Benchmark assume une ethique claire : un engagement fort envers l’entrepreneur implique une forme d’exclusivite dans le domaine concerne.

Eric Vishria reconnait que les evolutions naturelles des societes generent parfois des tensions. L’equipe veille a maintenir la confidentialite et a eviter les conflits frontaux. Chethan Puttagunta ajoute que l’ambition extreme de cette generation de fondateurs rend ces croisements plus frequents. La reponse reste le respect de la relation initiale et la transparence.

Le pari atypique de Cerebras et la vision long terme

En 2016, Benchmark a investi dans Cerebras, une societe de puces IA, alors que la firme n’avait plus touche au hardware depuis une decennie. Eric Vishria raconte un moment revelateur. La veille de la presentation collective, Peter Fenton lui avait confie que le dossier allait a l’encontre de tout ce qu’il avait appris. Apres le pitch du lundi, il avait change d’avis. Cette capacite a se laisser surprendre par l’instinct de l’autre illustre la confiance interne.

Le parcours de Cerebras a ete seme d’embuches. De multiples moments ou l’entreprise a frise la disparition. Aujourd’hui cotée, l’action a connu des oscillations spectaculaires : introduite a 185 dollars, montee a 350, puis retour vers les niveaux initiaux. Vishria relativise. Il a montre a l’equipe des graphiques de CoreWeave, Datadog ou DoorDash : des mouvements de 500 % sur un an sont monnaie courante. Etre public exige un estomac en titane. Les fondateurs heretiques, ceux qui defendent des theses non consensuelles, restent precisement le type de profils que Benchmark recherche.

Si c’est consensuel, pourquoi y a-t-il une startup ?

– Peter Fenton

San Francisco reste le centre de gravite

La conversation a aussi porte sur la geographie. Faut-il absolument etre a San Francisco pour reussir aujourd’hui ? Jack Altman nuance : ce n’est pas une obligation absolue, mais c’est de loin l’endroit le plus simple pour acceder aux talents, au capital et aux clients. L’equipe travaille avec des societes hors Californie, pourtant elle demeure presente quotidiennement sur place.

Peter Fenton rappelle un fait statistique : historiquement, plus de 90 % des retours de capital sont issus d’entreprises fondees dans la Bay Area. Des succes comme Shopify ou Ramp existent ailleurs, mais l’effet d’ecosysteme reste unique. Chaque grande reussite eleve le niveau des executives et des ambitions. Ev Randall observe que presque toutes les startups non locales qu’il a rencontrees ces dix-huit derniers mois ouvraient un bureau a San Francisco, y passaient la moitie de leur temps ou envisageaient de s’y installer. Le fer aiguise le fer. Dans l’ere actuelle de l’IA, peu de villes offrent une telle densite de pairs exigeants.

Regarder au-dela de l’hysterie informationnelle

Sur les risques de correction, les partenaires restent sereins. Ev Randall qualifie la prediction macro de « travail de fou ». Ce qui a le plus change, selon lui, c’est l’environnement informationnel. La faillite de Character.AI a ete interpretee comme un signal de refroidissement, alors que l’entreprise n’etait deja plus qu’une coquille apres l’acquisition de son equipe par Google. Les marches publics tech semblent parfois pris dans une chambre d’echo hyperactive alimentee par les reseaux.

Les valorisations de societes comme CoreWeave ou Nebius dependent en partie des projections de revenus de quelques acteurs prives majeurs. Pourtant, les portefeuilles de Benchmark rencontrent une demande telle qu’ils peinent a obtenir suffisamment de capacite de calcul. Les clients sont prets a payer avec de bonnes marges. Rien n’indique selon eux une malsainete fondamentale de l’ecosysteme. Ce qui pose probleme, c’est la volatilite generee par des points de donnees souvent exageres ou inexacts.

Une introduction en bourse d’OpenAI ou d’Anthropic serait, a leurs yeux, benefique. Elle permettrait au marche de sortir de ces oscillations de 5 a 10 % a chaque estimation anonyme. Quant aux introductions classiques versus listings directs, Eric Vishria, qui a travaille sur les deux formats, juge que pour la generation actuelle d’entreprises IA gourmandes en capital, les IPO traditionnelles restent plus probables. Cerebras a leve 6 milliards lors de son introduction. Ce besoin de liquidites pèse lourd.

Une philosophie qui traverse les cycles

Ce qui ressort de ces echanges, c’est une coherence remarquable. Benchmark n’essaie pas de tout faire. Il n’essaie pas d’etre present dans chaque succes. Les partenaires acceptent de manquer certaines opportunites. Leur job consiste a identifier des entrepreneurs possedant une force particuliere et a amplifier cette force, quel que soit le montant ou la structure de la levee.

Jack Altman raconte son arrivee sans onboarding formel. On lui a simplement dit qu’il se sentirait probablement crispé sur son premier investissement, mais qu’il ne fallait pas. Dans un metier gouverne par les lois de puissance, les chances que le premier deal soit le grand gagnant restent faibles. Il a multiplie les secteurs : chips, robotique, infrastructure. Et il reconnait que plusieurs de ces deals n’auraient pas abouti sans l’appui de ses partenaires.

La culture se resume a une forme d’humilite. Les partenaires se disent qu’ils ne sont pas assez surs d’eux pour proclamer d’emblee « gagnant » ou « perdant ». Ce n’est pas un concours de type Shark Tank. Ils ressentent plutot une forme d’emerveillement face aux possibilites. Lorsqu’un entrepreneur polarise la table, cela se ressent. Si quelqu’un dans la piece ne croit pas au projet, Benchmark n’est probablement pas le meilleur partenaire.

Dans un monde ou l’information circule a une vitesse vertigineuse et ou la pression a investir vite et fort ne cesse de monter, cette approche volontairement lente et relationnelle apparait presque radicale. Elle repose sur une idee simple : la qualite de l’accompagnement prime sur le volume. Le temps passe avec un fondateur sur dix ou quinze ans vaut plus que la multiplication des tickets. Et San Francisco, malgre ses defis, reste le terrain ou cette alchimie se produit le plus naturellement.

Alors que beaucoup d’acteurs du capital-risque adaptent leurs methodes a la frenesie du moment, Benchmark choisit de rester Benchmark. Cinq partenaires egaux, des reunions sans ordre du jour, un rythme d’investissement volontairement contenu, et une presence ancree dans la Bay Area. Une maniere de rappeler que, meme dans les marches les plus agites, la patience et la densite relationnelle peuvent encore constituer un avantage competitif durable.

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