Cartographie Intelligente Des Routes Pour Évacuations Feux
Imaginez un instant : un feu de forêt s’approche de votre maison. La route principale est déjà coupée. Vous devez prendre ces chemins de terre oubliés, ceux que les camions de bois empruntent chaque jour. Savez-vous vraiment dans quel état ils se trouvent aujourd’hui ? Une simple tempête ou une dizaine de passages de poids lourds peuvent tout changer. C’est précisément ce cauchemar que deux fondateurs de Kelowna ont décidé de transformer en solution concrète.
Quand L’Imprévisible Devient Une Menace Quotidienne
Dans l’Ouest canadien, les saisons des feux s’allongent et s’intensifient. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de trente-quatre millions d’hectares ont brûlé depuis 2020, dont la moitié seulement en 2023. Ces surfaces représentent le double de ce qui avait été consumé au cours des six années précédentes. Derrière ces statistiques se cachent des familles, des communautés entières, et particulièrement des populations autochtones qui représentent quarante-deux pour cent des évacuations lorsque plus de la moitié de leurs habitants sont issus de ces communautés.
Ryan Gallagher et Chris Stewart connaissent cette réalité de l’intérieur. Eux aussi ont dû fuir par des routes de service. Leur constat est simple et brutal : le plus grand danger n’est pas seulement la présence de nids-de-poule, de débris ou de passages étroits. C’est l’absence totale d’information. Personne ne sait vraiment ce qui attend le conducteur au prochain virage.
Une route non asphaltée se trouve à une seule mauvaise tempête et dix camions de bois de paraître complètement différente de ce qu’elle était auparavant.
– Chris Stewart, cofondateur d’IntelliMass
Cette phrase résume à elle seule toute la philosophie de leur projet. Les routes secondaires évoluent constamment. Elles ne sont pas entretenues comme les autoroutes. Elles subissent l’érosion, les glissements de terrain, les arbres abattus et même les opérations de lutte contre les incendies qui les détériorent davantage. Sans données actualisées, chaque évacuation devient un pari risqué.
Naissance D’Une Plateforme Née Du Terrain
C’est dans ce contexte que BackRoadIntel a vu le jour. Développée par la jeune entreprise IntelliMass basée à Kelowna, cette plateforme de cartographie collaborative comble exactement le vide laissé par les applications grand public. Là où Google Maps s’arrête, BackRoadIntel commence.
Le principe repose sur une combinaison simple mais efficace. Des capteurs cinétiques installés dans les véhicules, associés à des caméras de tableau de bord et à des commentaires vocaux des conducteurs, permettent de dresser un portrait précis de l’état des routes. Une fois le véhicule de retour en zone de couverture réseau, toutes ces informations se synchronisent automatiquement pour générer un rapport complet sur la praticabilité du chemin emprunté.
Gallagher insiste particulièrement sur un point : la simplicité d’utilisation. « Ça doit être tellement facile que ça fonctionne tout seul. » Pas de procédures complexes, pas de formulaires interminables. Le conducteur roule, commente ce qu’il voit – un trou, une zone poussiéreuse, un arbre tombé – et le système s’occupe du reste.
Un Outil Au Service Des Autorités Et Des Communautés
Aujourd’hui, BackRoadIntel n’est pas uniquement un outil pour les particuliers. La start-up agit comme consultant auprès des municipalités et des gouvernements régionaux pour planifier les itinéraires d’évacuation. Elle loue également son matériel. Une évaluation communautaire d’un parcours d’évacuation revient à un peu moins de cinq mille dollars, un investissement relativement accessible pour des collectivités qui doivent protéger leurs habitants.
L’entreprise a aussi choisi de s’engager auprès des communautés autochtones. Elle a même financé elle-même un projet pilote avec les Premières Nations de la région de Lytton. Ce territoire porte encore les cicatrices du drame de 2021, lorsque la quasi-totalité de la ville a été réduite en cendres, faisant deux victimes. Douze bandes composent cette communauté, et environ un quart d’entre elles ne disposent que d’une seule route de sortie en cas d’incendie.
Stewart le souligne avec force : même lorsqu’il n’existe qu’une seule option, il est crucial de savoir exactement ce que cette route peut supporter, comment elle se dégrade, et surtout comment les efforts de suppression des feux eux-mêmes l’abîment davantage. Trop souvent, ces communautés ne disposent d’aucune donnée pour prouver l’ampleur de l’érosion.
Il existe un besoin évident de la part de ces groupes. Même s’il existe des marchés plus lucratifs, nous n’en voyons aucun de plus important pour l’instant.
– Chris Stewart
Cette orientation n’est pas qu’une question d’éthique. Elle s’inscrit dans une stratégie de long terme. Gallagher explique que l’équipe discute actuellement avec plusieurs grandes marques de Colombie-Britannique pour qu’elles sponsorisent le déploiement du matériel dans d’autres communautés autochtones. L’objectif est de créer un effet de réseau : plus il y a de routes cartographiées, plus la visibilité globale augmente pour les autorités.
Des Chiffres Qui Parlent Déjà
À ce jour, la plateforme couvre largement plus de vingt mille kilomètres. Les zones autour de Kelowna et de Vancouver, une partie de l’île de Vancouver et certains secteurs de l’Alberta sont déjà recensés. Gallagher a lui-même parcouru des milliers de kilomètres de routes secondaires pour constituer la première base de données. Tout cela a été réalisé en autofinancement.
Les fondateurs abordent désormais les investisseurs avec prudence. Ils souhaitent lever le moins possible, convaincus qu’il existe suffisamment de demande pour grandir de manière organique et consolider d’abord leur position au Canada. Ils recherchent des partenaires idéalement canadiens, alignés avec leur rythme et leur vision.
Stewart résume leur approche : un capital-risqueur pousserait probablement vers l’entreprise pure, le B2B massif et la chasse aux plus gros clients. Ils connaissent ce chemin et l’empruntent, mais ils tiennent à commencer par construire une marque associée à un impact humain fort, pas uniquement à la rentabilité.
De L’Outil Officiel Au Ressource Communautaire
La réalité a rattrapé les discours plus tôt que prévu. Quelques semaines seulement après l’entretien, Stewart a dû évacuer sa propre maison à Summerland. Le lendemain, il a utilisé BackRoadIntel pour cartographier la Forest Service Road 201 et a partagé les informations dans des groupes Facebook locaux. Gallagher a ensuite confirmé que le retour avait été positif et que l’engagement avait été réel.
Cet usage spontané donne un avant-goût de la prochaine étape. L’entreprise travaille avec des sponsors potentiels pour lancer cet été une fonctionnalité publique de carte collaborative. Les citoyens pourront signaler eux-mêmes les dangers rencontrés sur leurs trajets. Cette ouverture devrait considérablement enrichir la base de données disponible.
Stewart imagine déjà la réaction : les gens vont réaliser qu’ils peuvent enfin avoir une vision claire de leurs options. Cela devrait les encourager à s’impliquer davantage.
Une Ambition Qui Dépasse La Saison Des Feux
Dans l’année qui vient, les fondateurs espèrent déployer BackRoadIntel dans tout l’Ouest canadien. Gallagher ne voit aucune raison pour que le reste du pays ne suive pas. Stewart, lui, regarde déjà plus loin : les communautés à risque aux États-Unis et dans le monde entier qui pourraient bénéficier du même type de données sur leurs routes de service.
L’utilité du système ne s’arrête pas aux périodes de crise. Les données accumulées pourraient permettre de modéliser le vieillissement d’une route non asphaltée, voire d’influencer la manière dont ces infrastructures sont conçues à l’avenir. Stewart le formule clairement : ces réseaux sont traités comme des infrastructures de seconde zone, alors qu’ils possèdent une valeur bien plus grande.
Ce qui est mesuré est géré. Il est temps que ces routes soient un peu mieux gérées.
– Chris Stewart
Cette conviction guide chaque décision de l’équipe. En collectant des informations précises et actualisées, IntelliMass ne se contente pas de faciliter les évacuations. Elle contribue à faire reconnaître l’importance stratégique de ces chemins souvent oubliés.
Pourquoi Cette Innovation Compte Vraiment
Dans un contexte où le climat modifie durablement les risques, les solutions purement technologiques ne suffisent plus. Il faut des outils ancrés dans la réalité du terrain, conçus par des personnes qui ont vécu les mêmes situations. BackRoadIntel répond à ce besoin avec une approche pragmatique : des capteurs, des commentaires humains, une synchronisation automatique et une volonté claire de servir d’abord les communautés les plus exposées.
La start-up de Kelowna prouve qu’il est possible de conjuguer impact social et modèle économique viable. En restant attentive à ne pas se laisser entraîner trop vite vers une pure logique de croissance forcée, elle préserve ce qui fait sa force : la proximité avec ceux qui ont réellement besoin de ses services.
Les prochaines semaines et mois seront déterminants. Le lancement de la fonctionnalité collaborative publique, les discussions avec les marques sponsor, le déploiement progressif vers d’autres territoires… Chaque étape renforcera la densité du réseau de données. Et plus ce réseau s’étoffe, plus les autorités et les habitants disposeront d’informations fiables au moment où elles comptent le plus.
Au final, l’histoire d’IntelliMass et de BackRoadIntel rappelle une vérité simple. Face aux feux de forêt qui redessinent les paysages de l’Ouest canadien, la connaissance précise des chemins de secours peut faire la différence entre l’angoisse et la sécurité. Grâce à une combinaison ingénieuse de technologie embarquée et d’intelligence collective, ces deux entrepreneurs de Kelowna offrent aux communautés un outil concret pour reprendre le contrôle sur l’imprévisible.
Les routes secondaires ne seront peut-être jamais aussi lisses que les autoroutes. Mais grâce à des initiatives comme celle-ci, elles n’ont plus besoin de rester des inconnues dangereuses. Elles peuvent devenir des alliées cartographiées, surveillées et mieux gérées. Et dans un pays où les saisons des feux s’installent durablement, cette évolution n’est plus un luxe. C’est une nécessité.