Drones Canadiens Souverains Face Au Défi
Et si fabriquer un drone revenait simplement à assembler des meubles en kit ? La question peut faire sourire. Pourtant, elle résume parfaitement le débat qui agite actuellement le secteur canadien des technologies de défense. Alors que le gouvernement fédéral multiplie les annonces pour renforcer sa flotte de drones, une voix s’élève pour rappeler une évidence trop souvent oubliée : la vraie souveraineté ne se construit pas en vissant des pièces conçues ailleurs.
Quand le Canada décide de prendre son envol technologique
Depuis plusieurs mois, Ottawa accélère le rythme. Une plateforme numérique dédiée aux achats de drones et de systèmes de contre-drones a été lancée pour les Forces armées canadiennes et la Garde côtière. Près de quatre cents fournisseurs ont déjà été qualifiés. Des contrats initiaux, représentant jusqu’à cinquante millions de dollars, ont été attribués à six entreprises nationales. Parmi elles figure AVSS, une société établie à Ottawa et au Nouveau-Brunswick.
Ces investissements arrivent à un moment charnière. Les tensions géopolitiques, les ruptures d’approvisionnement et les leçons tirées de récents conflits ont rappelé à quel point dépendre de technologies étrangères peut devenir un handicap stratégique. Le Canada cherche donc à bâtir une capacité industrielle capable de produire, d’adapter et de réparer rapidement ses propres systèmes aériens sans attendre l’aval d’un partenaire extérieur.
Assembler n’est pas concevoir
Josh Ogden, cofondateur et dirigeant d’AVSS, pose la question de façon directe. Selon lui, trop d’acteurs se présentent comme des fabricants alors qu’ils se contentent d’intégrer des composants ou des plateformes conçues à l’étranger. « Si nous voulons bâtir, soyons honnêtes sur ce que cela signifie. Bâtir, c’est concevoir nos propres produits », affirme-t-il.
Si nous allons construire, soyons clairs sur le sens de ce mot. Construire signifie créer nos propres produits.
– Josh Ogden, dirigeant d’AVSS
Cette distinction n’est pas purement sémantique. Posséder la propriété intellectuelle, maîtriser chaque étape de conception et pouvoir modifier un système en quelques heures donne un avantage décisif. Lorsqu’un composant devient introuvable ou qu’un besoin opérationnel change, l’équipe capable d’intervenir immédiatement sur les plans conserve l’initiative. À l’inverse, une entreprise dépendante d’un design étranger doit souvent demander l’autorisation, attendre des délais et parfois renoncer à certaines adaptations.
Les leçons dures de la pandémie
AVSS a lancé son premier produit en 2020, après trois années de développement. Ce système de parachute de sécurité permet aux drones de répondre aux exigences strictes de survol de zones peuplées. Juste au moment où la commercialisation démarrait, la crise sanitaire a bouleversé les chaînes d’approvisionnement mondiales. Pénuries de puces, fluctuations de prix imprévisibles, usines de moulage par injection qui réduisaient leurs effectifs : l’entreprise a dû s’adapter en urgence.
Elle a commencé par constituer des stocks stratégiques. Mais l’expérience a surtout transformé sa façon de concevoir. Le design modulaire est devenu une priorité absolue. Chaque élément devait pouvoir être remplacé sans remettre en cause l’ensemble de l’architecture. Cette approche a permis de continuer à produire malgré les turbulences.
Pour Josh Ogden, les sociétés qui ont traversé cette période en sortent plus solides. Elles ont développé une culture de l’anticipation et de la flexibilité que les nouveaux entrants n’ont pas encore acquise. « Toute entreprise qui existait avant la pandémie et qui a survécu est déjà plus résistante. Elle porte déjà les cicatrices nécessaires », souligne-t-il.
De cinq à cinquante kilos d’explosifs : l’exemple de l’adaptation rapide
Un autre épisode illustre parfaitement la valeur de la maîtrise technique. AVSS est devenue la première entreprise canadienne autorisée à larguer des explosifs depuis un drone pour la prévention des avalanches. Des démonstrations ont été réalisées dans le parc national de Jasper, en Alberta. Le système initial permettait de larguer une charge de cinq livres. Les professionnels du secteur ont rapidement demandé une capacité bien supérieure : un sac de cinquante livres.
La demande est arrivée en mars. En quelques mois seulement, les ingénieurs ont entièrement repensé le mécanisme de largage. Trois nouvelles lignes de produits sont aujourd’hui prêtes pour les essais en montagne. Pour réussir cette modification aussi rapide, l’équipe devait connaître parfaitement la résistance des points d’attache, les forces en jeu et les marges de sécurité. Sans propriété intellectuelle complète et sans connaissance intime de la structure, une telle évolution aurait été impossible dans ces délais.
On ne peut pas faire cela lorsqu’on ne possède pas la propriété intellectuelle et qu’on ignore comment le système a été conçu et comment le modifier.
– Josh Ogden
Les avantages concrets de la propriété intellectuelle locale
Posséder sa propre technologie ouvre plusieurs portes. D’abord, elle permet d’éviter les redevances permanentes versées à un donneur d’ordre étranger. Ensuite, elle offre une liberté commerciale beaucoup plus large pour exporter. Enfin, elle laisse une marge de manœuvre plus importante pour réinvestir dans la recherche, le recrutement et l’amélioration continue des produits.
Dans le contexte de la défense, ces éléments prennent une dimension stratégique. Un pays qui peut modifier ses drones le jour même où un nouveau besoin apparaît conserve un avantage opérationnel. Il n’attend pas des mois qu’un fournisseur extérieur accepte ou refuse une demande de changement.
Une croissance rapide et une montée en compétences
AVSS se prépare à une année 2027 particulièrement intense. L’entreprise doit livrer plus de mille drones et équipements associés dans le cadre de contrats fédéraux. En parallèle, son activité commerciale a déjà permis de vendre plus de deux mille cinq cents unités de ses systèmes de parachute, de ses solutions avalanche et de ses plateformes intégrées à travers le monde au cours de l’année en cours.
Pour accompagner cette montée en puissance, l’effectif passe d’environ cinquante personnes à Ottawa et cinq au Nouveau-Brunswick à soixante-dix collaborateurs d’ici la fin de l’année. Une extension qui multiplie par trois la surface des installations est presque terminée. Une nouvelle phase de croissance, visant à quintupler l’espace disponible, est déjà planifiée pour l’année suivante.
La formation interne constitue un pilier de cette stratégie. Les jeunes ingénieurs passent deux années aux côtés de collègues expérimentés. Pendant cette période, ils travaillent sur des projets techniques sans subir la pression des délais commerciaux. Cette approche vise à construire un socle de compétences durable plutôt qu’une simple capacité de production à court terme.
« C’est ainsi que l’on construit une entreprise pérenne », insiste Josh Ogden. Chaque contrat devient une occasion de renforcer l’expertise nationale afin que le pays puisse concevoir, fabriquer et adapter ses technologies sans dépendre de l’extérieur.
Ce que le Canada doit réellement privilégier
Le débat dépasse largement le cas d’une seule entreprise. Il touche à la façon dont le pays choisit ses partenaires industriels. Les décideurs publics sont encouragés à regarder au-delà du prix et des délais de livraison. Plusieurs critères deviennent essentiels :
- Qui détient réellement la propriété intellectuelle du système ?
- Où se trouve l’expertise technique capable de modifier le produit ?
- L’entreprise peut-elle changer un composant critique sans consulter un partenaire étranger ?
- Le fournisseur a-t-il déjà démontré sa capacité à absorber des chocs d’approvisionnement ?
Ces questions déterminent le niveau de contrôle réel que le Canada conserve sur sa flotte de drones. Une simple capacité d’assemblage, aussi efficace soit-elle, ne suffit pas à garantir l’autonomie stratégique recherchée.
Un modèle exportable au-delà de la défense
Les enseignements tirés par AVSS ne concernent pas uniquement le secteur militaire. Les mêmes principes s’appliquent aux applications civiles : inspection d’infrastructures, agriculture de précision, surveillance environnementale ou opérations de secours. Dans tous ces domaines, la capacité à adapter rapidement un système à de nouvelles contraintes techniques ou réglementaires constitue un avantage concurrentiel majeur.
Le design pensé pour la résilience, la maîtrise des points critiques de la chaîne de valeur et l’investissement dans la formation interne forment un triptyque qui peut inspirer d’autres filières technologiques canadiennes. La souveraineté industrielle ne se décrète pas. Elle se construit, jour après jour, par des choix de conception et des priorités de long terme.
Vers une industrie drone plus mature
Le Canada dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité. Les budgets de défense augmentent, les besoins opérationnels se multiplient et les leçons des crises récentes restent fraîches dans les esprits. Les entreprises qui ont déjà prouvé leur capacité à concevoir, produire et adapter sous contrainte sont en position de force pour répondre à ces attentes.
AVSS incarne cette approche. En refusant de se contenter d’un rôle d’intégrateur, en investissant dans la propriété intellectuelle et en formant ses propres talents, la société montre un chemin possible. D’autres acteurs devront suivre le même chemin si le pays souhaite véritablement disposer d’une capacité industrielle autonome dans le domaine des drones.
La question posée au départ n’était pas anodine. Assembler un meuble en kit ne fait de personne un ébéniste. De la même façon, assembler des composants étrangers ne fait pas d’un pays un acteur souverain de la robotique aérienne. Seule la maîtrise complète du cycle de conception et de production permet d’atteindre cet objectif. Le Canada a désormais les moyens de choisir cette voie. Reste à voir s’il saura la privilégier durablement.
Dans les mois et les années à venir, chaque contrat attribué, chaque spécification rédigée et chaque critère d’évaluation retenu enverront un signal clair. Soit le pays accepte de rester dépendant de technologies conçues ailleurs, soit il décide de bâtir, réellement, ses propres solutions. La différence entre ces deux options se mesurera non seulement en termes de sécurité nationale, mais aussi en emplois qualifiés, en savoir-faire local et en capacité d’innovation pour les décennies à venir.