Evan Solomon : L’IA pour Tous au Canada
Imaginez une technologie si puissante qu’elle pourrait transformer radicalement nos vies quotidiennes, nos emplois, nos entreprises… et pourtant, une peur diffuse persiste : et si elle ne profitait qu’à une élite ? C’est précisément ce constat qui anime aujourd’hui les débats autour de l’intelligence artificielle au Canada. Lors d’une récente prise de parole à Calgary, le ministre fédéral responsable de l’IA et de l’innovation numérique a livré un message clair et ambitieux.
Un moment décisif pour l’IA canadienne
« Nous sommes dans un moment au Canada », a lancé Evan Solomon devant une salle comble de Platform Calgary. Environ 200 entrepreneurs, investisseurs et créateurs issus de tous horizons s’étaient réunis pour écouter le ministre présenter les grandes lignes de la future stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle. L’événement ne ressemblait pas à une énième conférence tech réservée aux initiés. Au contraire, l’assistance était étonnamment diversifiée.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la volonté affichée de sortir des sentiers battus. Le ministre ne s’adressait pas uniquement aux codeurs ou aux fonds de capital-risque. Il parlait à des gens venus de milieux très différents, tous animés par la même envie de résoudre des problèmes concrets grâce à l’IA. Cette diversité reflète une ambition plus large : faire de l’intelligence artificielle un levier d’inclusion plutôt qu’un facteur supplémentaire d’inégalités.
Une stratégie bâtie sur quatre piliers majeurs
La refonte de la stratégie canadienne en IA repose sur quatre axes principaux. Le premier et sans doute le plus commenté est celui de la souveraineté. Ottawa souhaite que le Canada conserve la maîtrise de ses données et de ses modèles les plus stratégiques. Il ne s’agit pas de se couper du monde, mais de s’assurer que les avancées réalisées ici restent au service de l’économie et de la société canadiennes.
Le deuxième pilier concerne l’accessibilité. Evan Solomon l’a répété à plusieurs reprises : l’IA ne doit pas être réservée à une poignée de « tech bros ». Elle doit bénéficier à l’ensemble du pays, du nord au sud, d’est en ouest. Cela passe par des investissements dans la formation, l’accompagnement des PME et le soutien aux régions moins urbanisées.
Le troisième axe vise la sécurité et l’éthique. Après plusieurs incidents médiatisés impliquant des géants étrangers de l’IA, le gouvernement canadien pousse pour des normes plus strictes. La rencontre entre Evan Solomon et Sam Altman, PDG d’OpenAI, illustre cette volonté de dialoguer directement avec les acteurs majeurs pour imposer des garde-fous efficaces.
Enfin, le quatrième pilier met l’accent sur l’innovation responsable et la croissance des entreprises canadiennes. L’objectif est clair : éviter que les startups prometteuses ne soient systématiquement rachetées ou délocalisées aux États-Unis dès qu’elles atteignent une certaine taille.
« Nous devons faire en sorte que tout le monde bénéficie de cette technologie, pas seulement une bande de tech bros. Tout le monde : nord, sud, est, ouest. »
– Evan Solomon, ministre fédéral de l’IA et de l’innovation numérique
Calgary, nouveau cœur battant de l’écosystème tech albertain
Si Edmonton reste le bastion de la recherche fondamentale grâce à l’Alberta Machine Intelligence Institute (Amii), Calgary s’impose comme la ville la plus dynamique sur le plan entrepreneurial. En quelques années, elle est devenue la métropole nord-américaine qui attire le plus rapidement de nouveaux talents tech.
Jen Lussier, PDG de Platform Calgary, explique cette complémentarité :
« Edmonton est davantage orientée recherche, tandis que Calgary est plus tournée vers l’application entrepreneuriale de cette recherche. Notre rôle est de créer un corridor entre les deux villes, en donnant aux bâtisseurs, où qu’ils se trouvent, accès aux mêmes ressources, aux mêmes investisseurs, aux mêmes mentors. »
– Jen Lussier, PDG de Platform Calgary
Platform Calgary agit comme un véritable hub : programmes d’accélération, mise en relation avec des investisseurs, coaching personnalisé… L’organisation veut réduire la distance entre l’idée et sa concrétisation. Une ambition qui résonne parfaitement avec le discours du ministre.
Le défi de la rétention des pépites canadiennes
Ferdinand Hingerl, CTO d’Ambyint, connaît bien le sujet. Sa société, spécialisée dans l’optimisation de la production pétrolière grâce à l’IA, a suivi un parcours atypique : créée aux États-Unis, elle s’est ensuite implantée au Canada. Une trajectoire inversée par rapport à la norme.
Selon lui, le véritable enjeu se situe au moment du passage du stade startup au stade scale-up :
« Nous avons des investisseurs, des clients et des talents ici. Mais dès que l’on cherche à passer à l’échelle supérieure, le financement devient beaucoup plus compliqué au Canada. Comment faire naître ici nos prochaines licornes… et surtout les garder ? »
– Ferdinand Hingerl, CTO d’Ambyint
Cette question revient fréquemment dans les discussions avec les fondateurs. Beaucoup craignent de voir leur propriété intellectuelle et leurs meilleurs éléments partir vers la Silicon Valley ou New York dès que les besoins en capitaux deviennent trop importants.
Vers une IA réellement inclusive
Le discours d’Evan Solomon à Platform Calgary marque une volonté de changement profond. L’intelligence artificielle ne doit plus être perçue comme une technologie élitiste. Elle doit devenir un outil au service de l’ensemble de la société : agriculteurs, artisans, enseignants, soignants, entrepreneurs issus de milieux modestes, communautés du Nord…
Pour y parvenir, plusieurs chantiers sont déjà lancés :
- Consultation publique massive et groupe de travail dédié pour co-construire la stratégie
- Investissements accrus dans la formation et la requalification professionnelle
- Renforcement des exigences éthiques et de sécurité imposées aux grands acteurs étrangers
- Soutien renforcé aux écosystèmes régionaux (notamment Prairies et Atlantique)
- Mécanismes incitatifs pour retenir les scale-ups canadiennes
Ces initiatives, si elles sont suivies d’effets concrets, pourraient véritablement changer la donne. Le Canada a déjà démontré par le passé sa capacité à bâtir des écosystèmes d’innovation solides. Il dispose d’atouts majeurs : qualité de vie, diversité culturelle, accès à des données de qualité, institutions de recherche reconnues mondialement.
Un avenir à écrire collectivement
L’avenir de l’IA au Canada ne se jouera pas uniquement à Ottawa, Toronto ou Montréal. Il se construira aussi à Calgary, Edmonton, Halifax, Winnipeg, Vancouver… et dans des centaines de petites villes et communautés rurales. Le message porté par Evan Solomon est limpide : personne ne doit être laissé sur le bord de la route.
La mise à jour de la stratégie nationale, attendue dans les prochaines semaines, sera scrutée avec attention. Elle devra transformer les belles paroles en actions mesurables et concrètes. Car au-delà des discours, c’est bien la capacité du Canada à créer de la richesse inclusive grâce à l’IA qui est en jeu.
Une chose est sûre : le pays est entré dans une phase décisive. À tous les acteurs – politiques, entrepreneurs, chercheurs, citoyens – de saisir cette opportunité unique pour inventer une intelligence artificielle véritablement canadienne : ambitieuse, responsable… et surtout, au service de tous.
Le compte à rebours est lancé.