Strictlyvc New York : Rabois, Ia, Sport Et Capital
On a parfois l’impression que la Silicon Valley a colonisé jusqu’au vocabulaire de New York. Les vestes techniques remplacent les manteaux de laine, les pitches s’invitent dans les dîners, et certains coins de San Francisco se font même surnommer Vest Village pour mieux singer Manhattan. Le 10 septembre, Strictlyvc inverse le mouvement. La série intimiste de TechCrunch pose ses micros dans le vrai West Village, celui des brownstones et des pavés irréguliers, pour une soirée où le capital-risque ne se contente plus de réciter les mêmes slides sur l’intelligence artificielle.
Ce Que Cette Soirée Dit Du Moment Venture
Deux ans d’absence à New York, ce n’est pas rien pour une formule qui vit de la proximité. Après San Francisco, Los Angeles et Athènes, le retour a une allure de test. Peut-on encore réunir fondateurs, associés et journalistes autour d’un verre sans que tout bascule dans le spectacle de conférence ? L’enjeu n’est pas cosmétique. Il touche à la manière dont se forment les convictions, loin des communiqués trop lisses.
Le programme mélange des voix qui n’appartiennent pas au même registre. Un investisseur connu pour ses opinions tranchées. Un duo capable de parler de clubs sportifs comme d’actifs. Deux fondateurs qui vendent moins une application qu’un retour au tangible. Un associé d’un géant new-yorkais habitué à écrire de gros chèques. Ensemble, ils dessinent une carte du moment : l’IA reste le centre de gravité, mais le récit autour d’elle se fissure.
Keith Rabois, ou l’art de dire tout haut ce que d’autres chuchotent
Keith Rabois a quitté la côte Ouest pour s’installer à l’Est, et l’on sent déjà qu’il n’est pas venu pour se fondre dans le décor. Chez Khosla Ventures, il a multiplié les tickets sur Ramp et misé aussi souvent sur State Affairs, une société qui croise journalistes locaux et modèles pour suivre la production législative des cinquante États. Deux paris, deux tempéraments : l’un sur l’efficacité financière, l’autre sur la donnée politique brute.
On attend surtout qu’il s’attaque à une habitude devenue presque mondaine : lever plus que nécessaire parce que le marché le permet. Dans un cycle où l’abondance de capital a parfois remplacé la discipline, cette critique n’est plus une pose. Elle interroge la santé réelle des bilans, la dilution des équipes et la capacité d’un fondateur à dire non.
Lever parce que l’on peut n’est pas la même chose que lever parce que l’on doit.
– Lecture du débat que Rabois promet d’ouvrir
Autre dossier explosif : le chèque de 50 millions de dollars envoyé à OpenAI dès 2019, alors que le modèle d’affaires restait flou. L’histoire est devenue un mythe de précocité. Elle sert aussi de révélateur. Que reste-t-il de cette audace quand le récit dominant affirme qu’OpenAI affronterait davantage de vents contraires que ses rivaux ? Rabois n’a jamais eu le goût des consensus. New York lui offre une scène où les nuances comptent autant que les punchlines.
Le sport comme thèse d’investissement, pas seulement comme vitrine
Collaborative Fund co-organise la soirée, et Craig Shapiro ne se contente pas d’un rôle d’hôte. Il s’assoit avec Jason Levien, directeur général de D.C. United, pour parler d’un sujet que beaucoup traitent encore comme un hobby de milliardaires : les organisations sportives comme entreprises. Droits média, communautés, merchandising, data des supporters, hospitalités, plateformes de fantasy, tout se recoupe.
Le club n’est plus seulement un maillot et un stade. C’est un actif qui agrège de l’attention, de la fidélité et, de plus en plus, des flux numériques. À l’heure où les ligues négocient des droits à des sommes vertigineuses, la question n’est plus de savoir si le sport intéresse le capital. Elle est de savoir qui capte la valeur créée par les fans, et à quel prix.
- Le club comme marque capable de vendre au-delà du match.
- La communauté comme levier de rétention plus fort qu’une application isolée.
- Le commerce comme extension naturelle de l’appartenance, pas comme simple boutique.
Cette conversation a un mérite rare : elle refuse le romantisme du vestiaire sans tomber dans le jargon de banquier. Entre le terrain et le tableur, il existe une zone grise où se jouent désormais des tickets de plus en plus sophistiqués.
Quand l’IA accélère tout, certains fondateurs ralentissent exprès
Le troisième temps de la soirée change de registre. Tristan Walker n’arrive pas en inconnu. Il a cédé Walker & Company Brands, maison derrière Bevel, à Procter & Gamble en 2018. Son nouveau chantier, Heirloom Craft, vise à relocaliser un artisanat américain exigeant, former une génération d’artisans et reconstruire des chaînes d’approvisionnement que l’on avait laissé partir.
À ses côtés, Brynn Putnam porte une trajectoire tout aussi nette. Mirror, sa startup de fitness connecté, a été rachetée par Lululemon pour 500 millions de dollars trois ans seulement après son lancement. Son nouveau projet, Board, mélange jeu physique et outils de création assistés par l’IA. L’intention affichée n’est pas d’ajouter un écran de plus. C’est de ramener des gens autour d’une table, littéralement.
Le contraste est volontaire. D’un côté, des modèles qui avalent du texte, de l’image et du code à une vitesse inédite. De l’autre, des fondateurs qui parient sur le geste, le bois, la règle du jeu, la conversation. Ils ne nient pas la puissance des modèles. Ils en font plutôt le diagnostic d’un manque : l’isolement, la standardisation, la disparition de savoir-faire.
La technologie peut tout accélérer, sauf le besoin d’être réellement ensemble.
– Fil conducteur des échanges avec Walker et Putnam
Insight Partners et la fin des frontières entre classes d’actifs
Deven Parekh clôture le plateau. Depuis plus de vingt-cinq ans, il co-dirige Insight Partners, l’une des machines d’investissement les plus puissantes de New York. La firme parle peu. Lorsqu’elle accepte de le faire, ce n’est presque jamais pour un exercice de relations publiques. La question posée est plus sèche : comment rester pertinent quand le capital lui-même est devenu une commodité ?
Les plus grands fonds ont gonflé à une échelle qui brouille les catégories. Growth, late stage, private equity, parfois même des logiques de fonds souverains : les étiquettes glissent. Les tickets explosent. Les valorisations aussi. Dans ce paysage, Insight doit expliquer comment elle départage encore une opportunité d’une mode, comment elle accompagne une entreprise au-delà du financement, comment elle justifie sa présence quand l’argent ne manque plus.
Le paradoxe est cruel. Jamais le capital n’a été aussi interchangeable. Jamais les rendements potentiels sur de très gros investissements n’ont paru aussi spectaculaires. Entre les deux phrases, toute une industrie cherche sa doctrine. Parekh a accepté d’entrouvrir le rideau. C’est déjà un événement.
Pourquoi le format boutique change la qualité des questions
Strictlyvc n’a jamais prétendu remplacer une grande messe annuelle. La force du format tient à sa taille. On y vient pour entendre, pas seulement pour être vu. Connie Loizos, Rebecca Bellan et d’autres plumes de TechCrunch seront là, avec des collègues d’autres rédactions. Autour d’eux, des verres, des amuse-bouche, des conversations qui commencent avant les firesides et se poursuivent après.
Ce rituel a l’air mondain. Il est surtout méthodologique. Une question mal posée dans un amphithéâtre se noie. La même question, à deux mètres d’un investisseur qui vient d’écrire un chèque de plusieurs dizaines de millions, prend une autre densité. New York, ville de finance autant que de médias, amplifie cet effet.
On y parlera donc d’IA, mais pas uniquement de modèles. On parlera de fondateurs trop gourmands en equity. De journalistes locaux branchés sur des pipelines de données. De stades devenus plateformes. D’ateliers que l’on voudrait faire renaître. De jeux de société qui utilisent l’IA pour mieux quitter l’IA. De fonds qui doivent réinventer leur avantage alors que l’argent circule trop vite.
Ce que New York change dans le récit de l’innovation
San Francisco reste le laboratoire. New York, elle, reste le tribunal. On y juge plus vite la viabilité commerciale, la capacité à recruter hors de la bulle, la solidité d’un récit face à des investisseurs habitués aux marchés publics. Faire revenir Strictlyvc ici, ce n’est pas une simple tournée. C’est admettre que le centre de gravité du capital s’est déplacé, ou du moins qu’il s’est dédoublé.
Rabois incarne ce basculement géographique. Shapiro et Levien rappellent que l’attention de masse ne se trouve plus seulement dans une app virale. Walker et Putnam insistent sur ce que les modèles ne remplacent pas. Parekh décrit une industrie où la taille des fonds a fini par manger les anciennes catégories. Quatre séquences, une même tension : comment créer de la valeur quand tout le monde a accès aux mêmes outils, au même narratif, parfois au même argent ?
Il serait tentant de réduire la soirée à une liste de personnalités. Ce serait manquer l’essentiel. Le 10 septembre, dans le West Village, on ne vient pas seulement écouter des succès. On vient entendre où le succès commence à grincer. Les tickets trop gros. Les thèses trop consensuelles. Les produits trop solitaires. Les fonds trop vastes pour rester agiles. Tout cela tient dans une seule soirée, à condition d’accepter que le débat ne se termine pas avec le dessert.
Collaborative Fund a rendu la rencontre possible. Les places, elles, ne resteront pas ouvertes indéfiniment. Entre les pavés et les brownstones, Strictlyvc rejoue une idée simple et de plus en plus rare : le capital-risque gagne encore à se parler en face, sans filet, et sans slide de trop.