Ubisoft Halifax Ferme Brutalement Après Syndicalisation
Imaginez travailler pendant des années sur des projets passionnants, obtenir enfin une reconnaissance collective de vos droits, puis recevoir, du jour au lendemain, un courriel annonçant la fermeture définitive de votre lieu de travail. C’est exactement ce qui est arrivé aux 71 employés du studio Ubisoft Halifax le 8 janvier 2026.
Ce n’est pas une simple restructuration parmi d’autres. Le timing – moins de trente jours après la certification syndicale – a immédiatement fait naître des interrogations, voire de la colère, chez les personnes concernées et dans l’industrie du jeu vidéo au Canada.
Une fermeture qui pose question
Le studio Ubisoft Halifax, créé il y a dix ans et surtout connu pour Assassin’s Creed: Rebellion sur mobile, faisait partie des entités les plus stables de la province de Nouvelle-Écosse dans le secteur numérique. Pourtant, en pleine période de production intense sur un projet majeur prévu pour février 2026, tout s’est arrêté net.
Les employés ont appris la nouvelle par un message interne laconique : manque de travail à court et moyen terme, impossibilité de justifier le maintien des opérations. Huit semaines de salaire en guise d’indemnités, maintien de certaines assurances jusqu’au 4 mars, et c’est tout.
Un contexte de syndicalisation récente
En juin 2025, une partie significative de l’équipe entame des démarches pour se syndiquer auprès de CWA Canada. Le mouvement est motivé par la fermeture, l’année précédente, du studio Alpha Dog (propriété de Microsoft) situé également à Halifax. Les travailleurs souhaitent se prémunir contre l’instabilité chronique du secteur.
Après plusieurs mois de négociations et de contestations juridiques sur l’éligibilité de certains postes, Ubisoft retire soudainement toutes ses objections. La certification tombe le 18 décembre 2025. Moins d’un mois plus tard, le couperet tombe.
« J’ai des questions raisonnables sur le timing de tout cela. »
– Jon Huffman, ancien programmeur principal chez Ubisoft Halifax
Jon Huffman, membre du comité d’organisation syndicale, ne mâche pas ses mots. Il décrit des conditions de travail auparavant excellentes et un processus syndical qui avait démarré sur des bases plutôt apaisées.
La version officielle d’Ubisoft
Du côté de l’entreprise, on réfute catégoriquement tout lien avec la syndicalisation. Le porte-parole Antoine Leduc-Labelle explique que la décision s’inscrit dans un vaste plan de restructuration et d’optimisation des coûts entamé dès 2024, bien avant le début du mouvement social à Halifax.
Le groupe a déjà fermé ou réduit plusieurs studios ces dernières années : Londres, Osaka, San Francisco… La situation financière globale reste fragile, marquée par une chute de près de 50 % de la valeur de l’action en un an et le report soudain des résultats financiers en novembre 2025.
La création de Vantage Studios, dans laquelle Tencent détient désormais 26 %, et le transfert de plusieurs franchises phares (Assassin’s Creed, Rainbow Six) vers cette entité, témoignent aussi d’une profonde réorganisation stratégique.
Que dit le droit canadien ?
Au Canada, il est strictement interdit de licencier ou de fermer une entité dans le but exprès de nuire à une organisation syndicale. Cependant, prouver une intention discriminatoire reste extrêmement difficile, surtout quand l’entreprise avance des motifs économiques.
Liam McHugh-Russell, professeur agrégé à la Schulich School of Law de l’Université Dalhousie, rappelle que même dans un contexte syndiqué, les licenciements économiques restent possibles. Mais le timing peut être examiné par un tribunal du travail si une plainte est déposée.
« Il est possible de lire entre les lignes et d’y voir une volonté de punir ou d’effrayer d’autres salariés canadiens qui songeraient à se syndiquer. Nous n’avons pas de preuve formelle dans un sens ou dans l’autre. »
– Liam McHugh-Russell, professeur de droit
Un précédent qui inquiète l’industrie
Le secteur du jeu vidéo et plus largement de la tech accumule les exemples controversés ces dernières années :
- Fermeture de tous les entrepôts Amazon au Québec peu après une syndicalisation réussie en 2024.
- Licenciements ciblés chez Rockstar Games (Grand Theft Auto) au Royaume-Uni et au Canada après des velléités syndicales.
- Fermetures ou délocalisations rapides dans plusieurs studios nord-américains depuis 2023.
Ces cas alimentent un sentiment de climat hostile aux organisations syndicales dans les grandes entreprises technologiques, même si chacune avance des justifications économiques.
Quel avenir pour les employés ?
CWA Canada a immédiatement réagi en exigeant des documents internes et en menaçant d’utiliser tous les recours juridiques possibles. Le syndicat demande notamment le reclassement des salariés dans d’autres studios canadiens d’Ubisoft (Montréal, Québec, Toronto, Vancouver…).
La firme a promis de fournir des éléments supplémentaires dans les jours suivants. Reste à savoir si ces échanges permettront d’éclaircir les raisons profondes de la décision ou si le flou persistera.
Le fragile équilibre entre passion et précarité
Le drame d’Halifax dépasse le seul cas d’Ubisoft. Il met en lumière une réalité que beaucoup de développeurs connaissent : malgré la créativité et la passion qui animent le métier, la précarité reste endémique. Crunch, licenciements massifs, fermetures soudaines… le contraste est saisissant avec l’image glamour souvent véhiculée.
Dans un pays où le taux de syndicalisation dans le privé stagne autour de 15 %, les initiatives comme celle d’Halifax restent rares et symboliques. Leur issue – qu’elle soit perçue comme une victoire ou comme un avertissement – influencera probablement d’autres équipes au Canada et ailleurs.
Pour l’instant, 71 familles se retrouvent face à un avenir incertain, tandis qu’un studio qui avait trouvé sa place dans l’écosystème maritime canadien disparaît du jour au lendemain. L’histoire d’Ubisoft Halifax n’est pas terminée : elle pourrait devenir un tournant, ou simplement un chapitre de plus dans la longue série des restructurations du jeu vidéo mondial.
Une chose est sûre : dans cette industrie où l’innovation va vite, les droits des créateurs semblent, eux, avancer beaucoup plus lentement.